Yannick Le Marec : le récit du pillage colonial de la Chine

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Yannick Le Marec interroge les récits des écrivains Pierre Loti et Victor Segalen sur les pillages coloniaux de la Chine.

 

Dans La Constellation du tigre, publié en 2021, Yannick Le Marec partait d’un fait divers – l’évasion du Jardin des plantes d’une tigresse du Bengale – pour interroger le récit colonial au prisme de notre rapport aux animaux. Il poursuit cette démarche dans Le Grand Pillage, en s’attachant cette fois aux récits de deux écrivains militaires, Pierre Loti (1850-1923) et Victor Segalen (1878-1919), qui feront l’un et l’autre des voyages en Chine, sur fond de crimes et de pillage – la mise à sac de la Cité interdite par les troupes anglaises et françaises.

Un monde de « brigands »

Au cœur de cette nouvelle constellation, on trouve le pillage qui eut lieu en Chine à la suite de la révolte des Boxers (1899-1901). Après leur victoire sur ces insurgés qui luttaient à la fois contre la dynastie mandchoue des Qing et contre les puissances occidentales, l’armée impériale française et l’armée britannique se livrèrent à tous les vandalismes, exactions et violences.

Le livre s’ouvre notamment sur un fait divers : la condamnation à la peine capitale de ceux que l’on nommait les Moustachus de Béthune, les frères Abel et Auguste Pollet et leurs deux compagnons d’infortune, Deroo et Vromant. Entre 1895 et 1905, ils avaient fait endurer un véritable calvaire aux habitants de la région d’Hazebrouck. Le film de leur exécution en 1909, produit par la firme Pathé, fut interdit par Clémenceau pour des raisons de sécurité intérieure. En revanche, on exposa leurs têtes en public, comme on exposa à la même époque au château de Fontainebleau le butin d’une autre décollation, celui des objets pillés en Chine, démontrant la puissance de l’État colonisateur.

Dans ces deux cas, c’est l’État qui décide de ce qui est dicible et de ce qui ne l’est pas ; de ce qu’on peut montrer et de ce qu’on doit cacher. Ainsi, lorsque Pierre Loti fit un compte-rendu sans ambiguïté des actes de violence qui s’accomplirent en Chine dans une euphorie quasi-pathologique, choisissant de tout dévoiler, cela lui vaudra des démélés avec l’État français. L’écrivain décrit « ces marins « retours de guerre » affublés de chapeaux pointus, en robes mandarines de soie noire, étriquées, déchirées aux épaules, et ceux tout nus, portant une lance prise à l’ennemi, un héron mythique ou une tête de bouddha arrachée dans les ruines d’une pagode calcinée »   .

L’objectif de Yannick Le Marec, dans son livre, est de mettre en lumière ce monde de « brigands », tel que le qualifie le poète Ai Qing et tel que l’illustre l’installation-exposition de l’artiste Ai Weiwei – fils du premier – dénonçant le pillage de la Chine. Les objets arrivaient par caisses entières au port de Marseille, rapportées comme un butin de guerre et transformées en œuvres d’art.

Les « brigands », ce sont aussi les hommes d’affaire dont parle Éric Vuillard dans son livre L’ordre du jour, ou encore ces commerçants dont Yannick Le Marec nous rappelle qu’ils fixèrent des clauses commerciales au marché de la route de l’opium comme condition de la fin de la guerre. Tous ont en commun de raviver les plaies et de les faire « saigner tout au long de ce XXe siècle, si long qu’on ne saurait dire avec précision quand il s’arrête, quand finissent les ignominies, quand se cautérisent les blessures »   .

La distance de l’écriture

Afin de mettre en lumière cette histoire, Yannick Le Marec confronte la littérature et la photographie. Selon lui, aucun texte, aucune image n’est absolument neutre ; on ne peut ni oublier, ni pardonner les monstres que l’histoire des hommes a pu engendrer. Ainsi, si l’auteur s’intéresse à Victor Segalen et à Pierre Loti, ce n’est pas pour juger de leur qualité littéraire, mais pour en explorer les « rebuts », « l’inaperçu », « les à-côtés négligés »   qu’ont pu produire leurs récits ; en d’autres termes « soulever le tapis de leurs voyages ». Car il y a ce que dit le texte et ce qu’il tait.

Or, les deux auteurs n’adoptent pas tout à fait la même perspective lorsqu’ils voyagent en Chine. Pierre Loti, pour sa part, épouse tout entier le discours de la guerre, allant jusqu’à faire l’éloge des violences guerrières et en particulier de celles des Français. Ainsi écrit-il dans son récit de guerre en Annam, intitulé Hué : « Après tout, en Extrême-Orient, détruire, c’est la première loi de la guerre. Et puis, quand on arrive avec une petite poignée d’hommes pour imposer sa loi à tout un pays immense, l’entreprise est si aventureuse qu’il faut jeter beaucoup de terreur, sous peine de succomber soi-même ».

Victor Segalen, de son côté, part en quête d’un exotisme radical qui lui ouvrirait les portes de la littérature ; il cherche à découvrir un « ailleurs » dans lequel il ferait l’expérience de l’altérité – un exotisme « exaspéré », écrira-t-il. Mais Yannick Le Marec souligne que, pour ce faire, l’écrivain travaille un subjectivisme qui le conduit à une représentation purement abstraite de l’autre : « Faire de la littérature, ce serait donc forcer l’invention, construire artificiellement un sujet, noircir ses pages de descriptions, s’obliger aux anecdotes, et en définitive tomber dans le roman ». Or, c’est aussi cette figure désincarnée de l’altérité que fuit Victor Segalen – et qu’il critique dans l’œuvre de son contemporain Pierre Loti, qu’il qualifie de littérature efféminée, de « roman à l’eau de rose ».

Lorsqu’il est affecté en tant que médecin militaire en Polynésie, Victor Segalen est accablé par ce qu’il découvre. Les maladies et les catastrophes naturelles rendent assurément la vie des habitants des différentes îles plus difficile ; mais l’œuvre civilisatrice des missionnaires chrétiens a précipité selon lui « la ruine des âmes sauvages ». Il observe la disparition progressive de certaines pratiques anciennes, jugées peu sérieuses par les missionnaires.

Pour autant, l’écrivain ne perd pas de vue le projet qui est le sien à ce moment-là, qui est celui d’écrire un livre. Il cherche à atteindre cet autre chaos des origines, « celui des mondes perdus, des savoirs et des coutumes oubliés »   . En 1907, il publiera Les Immémoriaux, aux éditions du Mercure de France, sous le pseudonyme de Max-Anély : un chef-d’oeuvre ambivalent, oscillant selon la formule de Yannick Le Marec « entre génie ethnologique et utopie coloniale labourée de poésie occidentale ».

Les limites de la bonne conscience

L’opposition théorique au colonialisme n’est donc pas suffisant. Elle constitue même bien souvent un alibi pour une bonne conscience morale détachée de toute réelle effectivité. Certaines écrivains parmi les plus célèbres peuvent se le voir reprocher : Victor Hugo, notamment, si prompt à condamner la misère ou à dénoncer le sac du Palais d’été, aménagea le salon flamboyant de sa maîtresse Juliette Drouet avec ce qu’on appelle alors des « chinoiseries » (des bibelots en porcelaines, en jade, etc.).

De même, on peut observer sur une photo du bureau d’André Breton, prise par Henri Cartier Bresson, l’une de ces « idoles » (le terme est de Pierre Loti), « une statuette en bois parfois ornée d’os et d’obsidienne pour les yeux ». Pour la photographie, l’objet est hors-monde, pur décor dépourvu de signification et vidé de sa réalité culturelle et cultuelle ; mais il s’agit en fait d’un trophée de guerre transfiguré en œuvre d’art. D’idole – c’est-à-dire d’image, dans son sens étymologique – il est devenu objet de transaction monétaire.

La décapitation d’un bouddha à l’occasion d’un pillage est finalement le symbole du décollement que la colonisation a infligé à la Chine : l’arrachement à un contexte, à une signification. Mais tout décollement porte en lui la trace de l’absence, comme la tête du bouddha qui révèle le corps auquel elle demeure associée :

« À l’endroit de la décollation, je remarque le bois éclaté, les marques des coups, de la hache, ces indices que je ne peux m’empêcher de déceler sur toutes les têtes de bouddhas qui ornent et font la gloire de nos musées. »