(Thes)salonique, lieu lotien ignoré des Grecs

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La ville de Thessalonique fut fondée en 315 avant J.C par le roi de Macédoine, Cassandre, dans un site protégé du nord de la mer Egée. Il lui donna le nom de sa femme Thessaloniki, fille de Philippe de Macédoine et demi-sœur d’Alexandre le Grand. En 322, Thessalonique devint la deuxième ville de l’empire byzantin, dont la capitale était Constantinople.

Quelque mille ans plus tard, en 1430, la ville fut conquise par les Ottomans, quelques années avant Constantinople et fut alors rebaptisée Salonique. Peu après, une importante colonie de sépharades chassés d’Espagne s’y installa, suivie de quelques ashkénazes venus de Russie, en faisant la plus grande ville juive de la région.

L’empire ottoman ne dura que quelques centaines d’années et son déclin au dix-neuvième siècle fut inexorable, suscitant les convoitises de ses voisins balkaniques et des grandes puissances, la Russie, notamment, aspirant au contrôle des détroits qui séparent la mer Noire de la mer Egée.

Dans cette période très tendue, intervint à Salonique l’épisode bien connu de l’assassinat des consuls français (Jules Moulin) et allemand (Henry Abbott) et de l’exécution des coupables exigée par les gouvernements de ces deux Etats (cliquez sur : L’assassinat des consuls de France et d’Allemagne). Julien Viaud était enseigne de vaisseau à bord de la frégate La Couronne, bateau désigné pour témoigner de l’exécution auprès des autorités françaises. Il avait jusqu’alors écrit quelques billets pour la presse parisienne avec l’aide de sa sœur et beaucoup dessiné, notamment lorsqu’il était passé à l’île de Pâques. 

La Tour Blanche citée dans Aziyadé-IMG_0629

La Tour Blanche citée dans Aziyadé- ©Cliché AJL

Il nota dans son journal : « Une belle journée de Mai, un beau soleil, un ciel pur. Quand les canots français arrivèrent, les bourreaux sur les quais mettaient la dernière main à leur œuvre, cinq pendus exécutaient en présence de la foule l’horrible contorsion finale ». Tout ceci se passait devant la Tour blanche, qui reste de nos jours le monument emblématique de la ville. Les cérémonies mortuaires décrites par Julien s’accomplirent ensuite dans la plus grande tension avec la population. La dépouille du consul allemand sera inhumée sur place, tandis que celle du Français rejoindra Marseille à bord d’un paquebot.

Des jours de fête allaient très vite succéder à ce sinistre épisode, le sultan Mourad V remplaçant à Istanbul Abdül Aziz, déchu et assassiné. Par ailleurs, les tensions s’atténuant un peu, les sorties à terre furent de nouveau autorisées par le commandant de La Couronne.

10 - COURONNE

C’est ainsi que la petite histoire allait se mêler à la grande : Julien allait concrétiser son fantasme oriental et dans la même journée faire la connaissance d’un important second rôle :

« Vers quatre heures de l’après-midi, je m’arrêtai devant la porte fermée d’une vieille mosquée, pour regarder se battre deux cigognes. …..Je me croyais si parfaitement seul que j’éprouvai une étrange impression en apercevant près de moi, derrière d’épais barreaux de fer, le haut d’une tête humaine, deux grands yeux verts fixés sur les miens….les prunelles étaient bien vertes, de cette teinte vert de mer autrefois chantée par les poètes d’orient….cette jeune femme était Hakidjé…..devant un Turc, elle eût baissé les yeux, mais un Giaour n’est pas un homme ; tout au plus est-ce un objet de curiosité. .. » 

« Dans ce groupe de Macédoniens, je remarquai un homme qui avait une drôle de barbe, séparée en petites boucles comme les plus antiques statues de ce pays…Il avait d’ailleurs une tête très belle, – une grande douceur dans ses yeux où resplendissaient l’honnêteté et l’intelligence….ce personnage était Daniel » -

Daniel, par attachement pour Julien, va consentir à jouer l’intermédiaire auprès de la jeune femme. Il va aussi passer de nombreuses soirées avec lui en attendant Hakidjé et lui faire connaître les pratiques douteuses des bouges du port.

Aziyadé-Portrait d'Aziyadé à l'huile, attribué à Marie, soeur aînée de Loti.

Portrait d’Aziyadé à l’huile, attribué à Marie, soeur aînée de Loti.

On sait que Loti, afin de publier son roman, va transposer son aventure en une fiction dont le héros sera un jeune officier anglais. De nos jours, le lien entre l’auteur d’Aziyadé et Julien Viaud est ainsi bien difficile à percevoir pour les Grecs, qui ne disposent pas du journal. Ils seraient même plutôt attirés par d’autres romans de Loti [trois de ses livres ont été traduits récemment en Grec : Les trois dames de la Kasbah (2016) ; Un vieux (2018) ; Pêcheur d’Islande (2019)]. (Cliquez sur : Pierre Loti publié en Grec). Quant à retrouver des traces du passage de Loti à Thessalonique, ville touchée depuis lors par les guerres et les cataclysmes naturels, c’est évidemment très problématique.

Le Vautour (sur le balcon appartement de Pierre Loti)

Pierre Loti sur le balcon de son appartement à la poupe du croiseur-torpilleur Vautour

Il serait inexact toutefois d’affirmer que Loti n’a jamais été identifié en tant que tel à Salonique : lorsqu’il revint pendant l’hiver 1904 aux commandes du Vautour, les journaux locaux ne manquèrent pas en effet de saluer l’écrivain devenu célèbre et d’évoquer sa visite à un Daniel bien mal en point, auquel il porta secours : « ce vieillard infirme, que l’on m’a presque apporté jusqu’à bord, c’est Daniel !… Il est étendu, mon pauvre Daniel ; il serre mes mains dans ses mains chaudes de malade et ses yeux se remplissent de larmes…. »

Loti ne revint plus à Salonique, redevenu Thessalonique en 1912 à la faveur des guerres balkaniques, mais la ville demeura dans ses préoccupations : Un événement  précéda ces guerres, l’arrivée au pouvoir des « Jeunes Turcs » venus de Salonique. Ceux-ci, dirigés par le triumvirat Enver, Talaat, Djemal, envisageaient d’aligner l’empire sur le rythme occidental, ce qui n’en faisait pas des amis de Loti. Un quatrième membre aurait pu s’y ajouter, si ses amis, qui avaient fréquenté les mêmes écoles militaires, n’avaient pas redouté son intégrité et son charisme. C’était Mustapha Kemal, qui dut se contenter de faits d’arme, comme aux Dardanelles, avant de devenir le sauveur du pays.

Pour des raisons diverses, les futurs alliés de la Grande guerre avaient laissé l’Allemagne tisser des liens avec l’empire ottoman et Enver notamment était fasciné par la tradition militaire prussienne ; Loti tenta sans succès de faire réfléchir Enver. Un peu plus tard, sous le contrôle de Poincaré, il envisageait de contacter Talaat. Mais il était trop tard et les Turcs seraient bien des ennemis au cours de cette guerre ; Il est vrai que les Anglais seraient bien des amis !

Dès le début de 1915 précisément, les Anglais avaient décidé de forcer les Dardanelles, en sous estimant la difficulté et en négligeant l’avis des marins qui, comme Loti, connaissaient les pièges de ces détroits, même en temps de paix. Après l’échec de cette opération, il fut de ceux qui conseillèrent au gouvernement français d’envoyer les troupes à Thessalonique, afin d’aider les Serbes et de créer un front d’Orient permettant de diviser l’armée allemande. Il se voyait d’ailleurs suivre le général Gallieni si celui-ci était désigné pour cette mission.

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Maison natale de Mustapha Kemal (Atatürk) ©Cliché AJL

Après la guerre, Mustapha Kemal  sauva la Turquie, en venant à bout des Grecs. On entreprit alors des échanges de populations et beaucoup de Turcs quittèrent Thessalonique. La ville qui avait vu grandir Kemal était donc bien perdue. C’était par ailleurs une ville meurtrie par le grand incendie de 1917 qui la détruisit aux trois-quarts. En 1942, c’est la communauté juive qui fut anéantie avec la Shoah. Thessalonique perdit ainsi son caractère cosmopolite, mais conserva une forte identité régionale macédonienne et balkanique.

Salonique restera évidemment une ville lotienne de par la rencontre de Julien avec les yeux verts d’une jeune Circacienne, mais il aura aussi participé de près ou de loin à une période particulièrement tourmentée de cette ville des Balkans, qui a bien mérité désormais un peu de repos, tout comme ce bon Zeus qui la couve du haut de l’Olympe voisin.

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©Cliché AJL

 

 Récit de voyage de Patrice MOREL