Les surprenants chrysanthèmes du Japon enchantent Pierre Loti en 1891

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Chrysanthemums (colour woodblock print)

Représentation de chrysanthèmes par le peintre et dessinateur japonais Katsushika Hokusai (1760-1849). www.bridgemanart.com/www.bridgemanart.com

 

LES ARCHIVES DU FIGARO – Le chrysanthème est la fleur incontournable de la Toussaint. Plante emblématique au pays du Soleil levant, Pierre Loti offre au Figaro Littéraire en 1891 un délicieux texte dépeignant une sublime exposition de chrysanthèmes dans les jardins du palais impérial.

 

« De son vrai nom, Julien Viaud. De son vrai état, officier de marine. Est devenu Pierre Loti en devenant écrivain. Est devenu écrivain en passant ses nuits sur le pont de son navire ». Voici en quelques mots comment Le Figaro décrit Pierre Loti dans son édition du 22 mai 1891. En effet, Louis Marie Julien Viaud, né le 14 janvier 1850 à Rochefort, est officier de la marine française. Il va parcourir le monde. C’est dans sa maison natale à Rochefort que l’on retrouve les empreintes de ses nombreux voyages – des trésors orientalisants – et où souffle l’esprit de l’écrivain officier. Au cours d’une expédition à Tahiti, des vahinés lui donnent le surnom de Loti, appellation d’une fleur tropicale. Loti deviendra son nom de plume. »

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Tous ses livres sont autant de tableaux et de situations qu’il découvre au cours de ses nombreux voyages. 

En 1883, il livre trois récits de son périple en Asie, plus particulièrement des combats menés par les matelots français au Tonkin. Le Figaro prévient le lecteur : ces récits « sont écrits à l’intention du Figaro par un officier de marine à qui sa situation ne permet pas de signer ». C’est un véritable document historique et également « un fort joli morceau de littérature » enchérit le journal. Au troisième volet, Le Figaro interpelle le lecteur : vous avez certainement deviné que ces « pages magistrales » sur la guerre du Tonkin sont l’œuvre de Pierre Loti. Livrant une minutieuse description de la conquête et mettant en cause les troupes françaises lors de la prise de Hué*, il est sanctionné par l’armée.

Réhabilité, il repart. En 1885, Pierre Loti se rend au Japon en tant qu’officier de marine à bord de La Triomphante. C’est de ce voyage que découle le livre Madame Chrysanthème. Il y raconte ses impressions sur le Japon.

En 1891, Pierre Loti est élu Académicien face à Émile Zola. L’écrivain collabore de nouveau avec Le Figaro : il y envoie sa correspondance, toujours prêt à défendre telle ou telle cause ou simplement offrir ses impressions sur un paysage. C’est ainsi qu’à l’automne 1891, il envoie ce charmant article sur une exposition de chrysanthèmes au Palais impérial au Japon.  Ces fleurs, symboles de la dynastie du Japon sont toujours fêtées à l’automne : de nombreuses expositions ont lieu un peu partout dans le pays.

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Dans ce « Petit tableau japonais, Loti a mis tout son talent de peintre, chacun de ses mots a une telle intensité d’éclat qu’il vous donne la sensation même de la couleur » souligne Le Figaro.

*La prise de Hué aboutit à la signature du Traité de Hué du 25 août 1883 : le Tonkin est cédé à la France sous forme de protectorat. Mais la guerre entre la Chine et la France reprend : elle durera deux ans.

 

En partenariat avec Retronews, le site de presse de la BnF

Article paru dans Le Figaro Littéraire du 21 novembre 1891

Exposition de chrysanthèmes au Japon

Nous stationnons à un rond-point sablé, autour duquel s’élèvent des constructions légères en bambou, drapées et voilées de crépon de soie d’un violet tendre (couleur réservée aux souverains, comme était autrefois la pourpre en Occident) sur tous ces voiles lilas, des chrysanthèmes héraldiques blancs étalent leurs larges rosaces étranges.

« Mais quelle fleur ! plus grande que nos plus grands tournesols. »

Ce sont des expositions de fleurs. Sous ces abris et sous ces tentures impériales, il y a des collections de chrysanthèmes qui sont naturels, mais qui n’en ont pas l’air ; des chrysanthèmes merveilleux, en l’honneur desquels Leurs Majestés nous ont conviés ; de très surprenants chrysanthèmes dont rien ne peut donner idée dans nos parterres d’automne. Avec une régularité géométrique, ils sont plantés en quinconces, sur des gradins en terre que recouvre une imperceptible mousse unie et comme passée au rouleau ; chaque pied n’a qu’une seule tige, et chaque tige n’a qu’une seule fleur. – Mais quelle fleur ! plus grande que nos plus grands tournesols, et toujours d’une nuance si belle, d’une forme si rare : l’une a des pétales larges et charnus, disposés de telle façon régulière qu’on dirait un gros artichaut rose ; sa voisine ressemble à un chou frisé, d’une couleur fauve de bronze ; une autre encore, du jaune le plus éblouissant, des milliers de petits pétales minces qui s’élancent et retombent comme une gerbe de fils d’or ; il y en a qui sont d’un blanc ivoire, d’autres d’un mauve pâle, ou bien du plus magnifique amarante ; il y en a de panachées, de nuancées, de mi-parties… Et on se rend compte du travail qu’a coûté cette production de fleurs géantes en regardant de près les à peine visibles supports qui montent le long des tiges, se bifurquent sous les feuilles, soutenant celles qui seraient trop lourdes, ou bien pinçant et arrêtant la sève chez celles qui se développeraient trop vite.

« Sur les éventails sont peints des rêves, des lunes pâles d’hiver. »

Les petites fées aux longs vêtements de colibris regardent avec nous ces collections, mais d’un air de condescendance distraite; comme il fait plus chaud, elles agitent, ouvrent et referment constamment leurs éventails de cour, qui sont bien les plus grands éventails connus ; sur les soies plissées qui les composent, sont peints des rêves très vagues, presque indicibles, des moires marines, des reflets d’eau dans les nuages, des lunes pâles d’hiver, des ombres de vols d’oiseaux qu’on ne voit pas, ou bien des pluies de pétales de pêcher emportés par le vent dans les vapeurs d’avril ; à chaque angle de la monture est attaché un énorme gland à fanfreluche, avec des queues en chenille nuancée qui traînent par terre, balayent le sable fin à mesure que la dame s’évente…

Il ne faut pas s’attarder ici, nous dit-on il faut aller plus loin, plus loin, voir d’autres fleurs plus belles, et monter sur la colline là-bas, où l’Impératrice viendra, tout à l’heure, s’asseoir un instant au milieu de nous.

Nous nous engageons donc dans un chemin ombreux, entre une colline boisée de grands cèdres qui font voûte sur nos têtes, et un étang morne rempli de lotus. Ses cèdres sont très vieux, très moussus ; ils ont des branches retombantes qui s’abaissent beaucoup, jusqu’à traîner sur les pelouses. On dirait un site tout à fait agreste, et voici même une rizière, une vraie rizière (celle que, par tradition antique, le Mikado* doit chaque année faucher de sa propre main à l’époque de la moisson).

« Ici, ce sont des espèces de bouquets montés, gros comme des arbres. »

La colline, le plateau où l’on nous conduit, est un parterre entièrement rose de chrysanthèmes, d’où la vue plonge de tous côtés sur les lointains boisés du parc ; le lieu est délicieusement paisible ; on y oublie complètement et on n’y comprend même plus cette ville en fête, qui grouille et joue du gong partout alentour.

Sur les côtés du parterre, dans de hauts kiosques légers, et toujours à l’abri des mêmes longues soies violettes étoilées de rosaces blanches, il y a d’autres expositions de fleurs, – d’autres fantaisies sur les chrysanthèmes, pourrait-on dire plutôt, exécutées par des procédés différents et avec des secrets plus extraordinaires. Ici, ce sont des espèces de bouquets montés, comme ceux que l’on met dans nos vases d’église, mais d’énormes bouquets, gros comme des arbres; les pieds, au lieu de n’avoir qu’une tige, en ont bien une centaine, disposés avec la plus parfaite symétrie autour d’un tronc central ! ; et, au bout de chaque branche, il y a une fleur largement ouverte, jamais passée, jamais en bouton, toujours au même point de son épanouissement éphémère le même jour, évidemment, tout cela, qui a coûté tant de peine, doit se faner et finir. Et chacun de ces chrysanthèmes porte, sur une bandelette de papier, son nom écrit à l’aide de ces caractères savants qui peuvent être lus en deux langues différentes, en chinois aussi bien qu’en japonais ; ils s’appellent le dix mille fois saupoudré d’orla brume de montagnele nuage automnal

*Empereur du Japon vénéré comme un dieu par ses sujets.

Par Pierre Loti.

 

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