Décembre 2025
Les 100 lieux qu’il faut voir : Pyrénées, le sentier des contrebandiers

Depuis 1659 et le « Traité des Pyrénées », sur la crête des montagnes, là où la frontière entre France et Espagne ne sont que des pointillés sur une carte, les passeurs, fraudeurs, trafiquants, commerçants ou encore douaniers faisaient transiter jambon, alcool, huile d’olive ou cigarettes. De l’île des faisans sur la Bidassoa près du port d’Hendaye, où Pierre Loti raconta leurs exploits, aux sources de la Garonne, petits et grands connaissent tous leurs histoires. Des trafics en tout genre, des chemins escarpés qui gardent la mémoire des hommes qui cherchent fortune ou qui tentent de s’enfuir, laissant des refuges pour s’abriter de la neige en hiver.
Cette île franco-espagnole est le seul territoire au monde qui change de nationalité tous les six mois
Sur la Bidassoa, entre Hendaye et Irun, un îlot de 3000 m² pratique un jeu de chaises musicales administratif depuis 1856. Du 1er février au 31 juillet, l’île des Faisans est espagnole. Du 1er août au 31 janvier, elle repasse française. Ce condominium à deux têtes fait d’elle le seul territoire au monde géré en alternance par deux nations. Personne n’y vit, personne n’y va, mais deux fois par an, une cérémonie officielle désigne un nouveau vice-roi. L’absurdité bureaucratique élevée au rang d’art.
Une frontière qui date de 1659
En 1659, après trois mois de pourparlers entre le cardinal Mazarin et Don Luis de Haro, le traité des Pyrénées se signe ici. L’accord met fin à plus de vingt ans de guerre franco-espagnole et fixe la frontière sur la ligne de crête des Pyrénées. En prime, Louis XIV épouse Marie-Thérèse d’Autriche l’année suivante à Saint-Jean-de-Luz. L’île garde son surnom d’île de la Conférence, mais le statut de condominium ne se formalise qu’en 1856 avec le traité de Bayonne. Avant, elle servait déjà de terrain neutre pour les échanges royaux : François Ier contre ses deux fils en 1526, des princesses échangées en 1615. Un Schengen avant l’heure, version Renaissance.
Des vice-rois nommés deux fois par an
Depuis 2012, la passation de pouvoir se fait directement sur l’île, devant le monument commémoratif de 1861. Avant, un simple courrier suffisait. Côté français, le délégué à la mer et au littoral des Landes et Pyrénées-Atlantiques hérite du titre. Côté espagnol, c’est le commandant de la marine de Saint-Sébastien. Pierre Loti a porté la casquette de vice-roi entre 1892 et 1898, quand il gérait la station navale de la Bidassoa depuis Hendaye. Le titre est purement honorifique, mais la cérémonie avec hymnes et drapeaux reste solennelle.
Une île fermée au public
L’île mesure 210 mètres sur 40, soit moins qu’un terrain de foot. Seuls les agents municipaux d’Hendaye et Irun y accèdent pour l’entretien. Pas de faisans malgré le nom, juste quelques ragondins et oiseaux aquatiques. Le public l’observe depuis la rive des Joncaux, sur le Chemin de la Baie côté Hendaye. Le monument de 1861 trône au centre, visible mais inaccessible. L’île porte aussi son nom des « faceros », ces négociateurs de traités frontaliers entre communes pyrénéennes. Rien à voir avec les volatiles.
♦ PressReader.com | Pierre Loti
Pierre Loti
On le surnomme « l’homme aux mille visages ». Officier de marine, l’écrivain a fait de sa maison à Rochefort, en Charentes-Maritimes, l’écrin de ses innombrables souvenirs de voyage. Ce palais a rouvert au public en juin dernier après des travaux de restauration hors normes.
Au cours de sa vie, Pierre Loti, né Julien Viaud le 14 janvier 1850 à Rochefort au sein d’une famille de la petite bourgeoisie protestante, a visité vingt-huit pays et a embarqué à bord de trente et un navires militaires. Il n’empêche : le voyageur féru d’exotisme demeure particulièrement attaché à Rochefort et à la maison familiale à la façade austère où il a grandi. C’est entre ces murs que le garçon forge très jeune son imaginaire. Gustave, son frère de dix ans son aîné et médecin de la marine, lui donne le goût de l’aventure à travers ses récits de voyage à Tahiti et les nombreux objets qu’il lui rapporte. Cette destination devient pour le futur Pierre Loti « l’île lointaine des rêves », résume joliment Claude Stefani, le conservateur des musées de la commune dont fait partie la demeure de l’homme de lettres. Mais en 1865, tout bascule : son héros de grand frère périt en mer. Un an plus tard, son père
éodore est accusé (puis acquitté) de détournement de fonds. Dévasté par la mort de Gustave et bien décidé à faire oublier l’infamie vécue par les siens, le jeune Julien entre à l’école navale en 1867. À 17 ans, il embarque à Brest sur le Borda pour le premier périple d’une très longue série. En mer, il débute la rédaction d’un journal intime, qui nourrira la plupart de ses oeuvres. La découverte de l’Algérie et de la Turquie en 1869 est une révélation pour le marin. Trois ans plus tard, il débarque à Tahiti, île si chère à son frère décédé. La reine Pomaré le surnomme alors Loti, du nom d’une eur tropicale. Nagasaki, Jérusalem, Pékin, Damas, Hendaye seront autant de destinations qu’il atteindra au cours de sa carrière.
Un navire immobile
De ses voyages naissent ses premiers textes publiés en 1876 dans Le Monde illustré puis ses romans : Aziyadé (1879), Le Mariage de Loti – Rarahu (1880), Le Roman d’un spahi (1881) ou encore le célèbre Pêcheur d’Islande (1886),
grand succès littéraire, qui offrira à l’écrivain voyageur la revanche sociale qui lui importait tant. Désormais riche, il peut pleinement s’atteler à son grand projet : transformer la maison familiale rachetée à sa mère Nadine en 1871 en véritable décor de théâtre.
Entre les mains de Pierre Loti, la bâtisse traditionnelle rochefortaise se transforme en un palais extravagant. Le marin se met en tête d’y recréer les plus beaux décors du Moyen Âge et de l’Orient où s’entasseront les innombrables souvenirs de ses expéditions. Pour Claude Stefani, la maison ressemble à « navire immobile » composé d’une multitude de cabines. « Ce n’est pas un collectionneur ! insiste-t-il. Les objets ont pour lui une valeur mémorielle. » Sa première installation, la chambre océanienne, n’est autre que la transposition de sa cabine sur la Flore. Terrorisé par la mort et le temps qui passe, Pierre Loti veut revivre le passé inlassablement. Il imagine ensuite les prémices du salon turc puis conçoit la pagode japonaise, aux couleurs rouge et or et décorée des objets rapportés lors de la campagne du Tonkin. Dix ans plus tard, l’écrivain s’attelle à la première réalisation architecturale de grande ampleur. Digne d’un château médiéval, la salle gothique, que tout Rochefort est invité à visiter, est la vitrine de son ascension sociale. Blasons, tentures à fleurs de lys, cheminée gigantesque… Le « châtelain » Pierre Loti va jusqu’à imaginer ses propres armoiries sur les vitraux. Il s’amusera également à revêtir le costume de Louis XI le temps d’une somptueuse fête donnée en 1888.
Dès 1889, après plusieurs années à « bricoler », les grands travaux commencent et l’auteur acquiert les maisons mitoyennes du 139 et du 143, rue de Chanzy. Au rez-dechaussée, le très conventionnel salon bleu au mobilier Louis XVI offert à sa femme Blanche Franc de Ferrière cohabite ainsi avec le salon turc, désormais achevé après de laborieux travaux. Armes, tentures et pièces d’orfèvrerie font revivre l’atmosphère d’Istanbul si chère à son coeur. Reçu à l’Académie française en 1891, plus rien ne l’arrête. Quand il n’imagine pas un plafond en stuc inspiré de l’Alhambra, il crée la salle Renaissance sur deux niveaux pour impressionner encore et toujours. Symbole de sa réussite, il y organisera en 1903 sa célèbre fête chinoise en compagnie de deux cents invités costumés. Le chefd’oeuvre de son palais reste la mosquée au plafond richement orné et inspirée des plus belles demeures de Damas. Pierre Loti n’y invitera – une fois n’est pas coutume – que peu de visiteurs. Dernière réalisation incontournable, la salle chinoise digne de la salle du trône de la Cité interdite où il « s’amusera à jouer à l’Empereur » plaisante le conservateur. Ce n’est pourtant pas dans ces décors de théâtre que le grand homme rendra son dernier souffle. Le 10 juin 1923, l’écrivain voyageur s’éteint à Hendaye, léguant son palais d’Orient à son fils Samuel. En 1969, ce dernier vend la maison à la ville de Rochefort qui la transforme en musée municipal dès 1973.
Fragilisée par tant d’extravagance
En s’efforçant désespérément de retenir le temps à travers cette maison, Pierre Loti l’a beaucoup fragilisée.
La mosquée a par exemple été bâtie au mépris des règles élémentaires de l’architecture – à noter d’ailleurs que le nom des architectes demeure inconnu – et les nombreuses visites depuis 1973 n’ont rien arrangé. En 2012, un an après l’obtention du label Maison des illustres, le musée ferme car la structure menace de s’effondrer. La restauration de ce trésor débute en 2020, des travaux titanesques d’un montant de plus de 13 millions d’euros. Toiture très affaiblie, sol instable, présence de termites, capricornes et vrillettes… La « belle endormie au bord du gouffre » n’a rien épargné aux architectes. La priorité des équipes fut la mise en sécurité de l’édifice.
Parmi les chantiers clés, la rénovation du plafond de la mosquée financée à hauteur de 390 000 € par le Loto du patrimoine. « Celui-ci avait perdu 30 % de sa masse à cause des insectes xylophages. Il était devenu une vraie gaufrette, on a dû le consolider à la seringue trou par trou », a ainsi expliqué Elsa Ricaud, architecte du patrimoine en charge du chantier, à l’Association internationale des amis de Pierre Loti.
Ensuite, ce fut au tour du salon bleu de retrouver ses belles couleurs des années 1920. Démantelée par Samuel, le fils de Pierre Loti, en 1929, la salle chinoise a, quant à elle, été reproduite grâce à un travail minutieux de recherche et au talent d’artistes d’exception. Une rénovation longue et épineuse. Et si c’était Pierre Loti, allergique à tout signe de modernité, qui le faisait exprès ? Claude Stefani a bien envie d’y croire. D’autant que d’après lui, Loti n’aurait pas particulièrement apprécié de voir son intimité ainsi exposée. Mais le public se régale et il faudra s’armer de patience, car la billetterie affiche déjà complet jusqu’à la fin de l’année.
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Numéro 180 (décembre 2025-janvier 2026)
♦ Didier Quella-Guyot, BD et autres plaisirs minuscules | Le7.info
Didier Quella-Guyot, BD et autres plaisirs minuscules
Auteur et scénariste, Didier Quella-Guyot publie recueils de nouvelles et BD à un rythme intense. Dernier en date : l’ouvrage intitulé Si ma mémoire me trompe, je veux savoir avec qui.
A la bourse toujours incertaine de l’édition, il a dépassé cette année le « CAP 40 », sous-entendu les quarante albums de BD publiés. Après Pyramides (réédition), avec la dessinatrice Sophie Balland, et Albert Kahn – L’Archiviste de la planète, avec Manu Cassier, Didier Quella-Guyot sortira l’année prochaine Bougainville et le tome 1 de Sylvin Rubinstein. Compulsif ? « Disons que j’ai besoin de toucher à plein de choses assez rapidement, confie l’ancien professeur (agrégé) de lettres modernes en lycée. J’aurais du mal à passer un à deux ans sur l’écriture d’un roman comme certains écrivains qui font ça du soir au matin ! »
Le passionné de Tintin et Lucky Luke, auteur d’une thèse sur la BD en 1989, a très tôt été récompensé pour sa contribution au 9e art, auréolé d’un prix du scénario à Blois en 1990. Mais… « Mais ma première BD (Mélusine, ndlr) n’est sortie qu’en 2000, avance le Poitevin. On peut créer des histoires mais si on ne trouve pas d’éditeur qui aime l’illustrateur et le scénariste, on ne va pas bien loin. Je ne me plains pas ! » D’aussi loin qu’il se souvienne, le critique du site L@BD et plume de la chronique BD voyages sur BDZoom.com a toujours été « fasciné » par la manière dont les illustrateurs traduisent « leur vision » en dessins. Lui s’y est essayé, mais sans succès.
Voyages et inspiration
Au-delà de la BD, le retraité, 70 ans au compteur de la vie, jardine et voyage. Ce qui l’inspire, à l’image de « ses » Amants de la terre sans nom (2021), l’autre nom de la Namibie. Il y raconte « une histoire vraie », dont l’énigme se déroule entre 1883 et 1914, période funeste où le pays a été colonisé et pillé par les Allemands, auteurs du « premier génocide du XXIe siècle ». Au milieu du chaos, « Hansheinrich Von Wolf et Jayta Humphreys, un officier allemand et une intrépide Américaine, passionnés de chevaux et avides d’aventures, ont choisi de construire un improbable château ». « J’ai creusé le sujet et je me suis dit qu’il y avait une histoire extraordinaire à raconter ! » Le frère jumeau d’Alain Quella-Villéger, spécialiste de Pierre Loti, a procédé de la même manière pour Halifax, mon chagrin (2021).
« On connaît ce port de Nouvelle-Ecosse parce que les morts du Titanic, en 1912, ont été ramenés dans ses cimetières, décrypte-t-il. Et il se trouve que cinq ans plus tard, une énorme explosion d’un bateau de munitions a fait plusieurs milliers de morts. Ce n’était absolument pas connu ! » La suite lui appartient. Dans sa maison de Saint-Julien-l’Ars, le scénariste et auteur a accumulé jusqu’à 25 000 ouvrages de toute nature. Il s’est « un peu délesté », mais quelques projets d’écriture, de nouvelles notamment, restent dans les tiroirs. Avant d’oublier, Didier a sorti récemment aux Editions Le Carrelet -celles de son frère- Si ma mémoire me trompe, je veux savoir avec qui…
♦ Hommage à Jean Aicard par Monique Broussais
Toulon rend hommage à l’un de ses plus illustres enfants, Jean Aicard, né en 1848 près du port que connaissait bien son ami Pierre Loti.
Une série de photos grand format est exposée sur les grilles du jardin Alexandre 1er. Elles représentent des vues de Toulon et de ses environs sur lesquelles figurent de petits textes manuscrits signés Jean Aicard.
Une inauguration présidée par l’Amiral Tanguy, adjoint au maire, délégué à culture a eu lieu en présence de Monsieur Guy Raynaud, adjoint responsable des médiathèques et des archives ayant fourni ces documents ainsi que de Jean Pascal Faucher, chargé du musée des Lauriers roses de La Garde et Monique Broussais, membre des Amis de Pierre Loti représentant le musée de Solliès-Ville.
Ce moment a été agrémenté par la présence de comédiens des groupes Larsen et Les Lauriers d’Aicard qui, costumés, sous les traits de Jean Aicard, Mayol, Sarah Bernhard et Pierre Loti ont animé avec brio une déambulation poétique et musicale
Un moment agréable au cours lequel a été évoqué une fois encore l’amitié fraternelle unissant Jean Aicard et Pierre Loti.
L’exposition est visible jusqu’au 31 mars 2026.
1 Loti et Mayol devant Solliès-Ville
2 Jean, Sarah, Félix et Pierre (de dos)
Reportage en images dans la fascinante maison de Pierre Loti récemment restaurée en Charente-Maritime
Paquebot immobile où il a voulu conjurer le temps, la maison Loti à Rochefort offre une plongée fascinante dans l’univers de ce grand voyageur épris d’Orient. Entrez dans la légende restaurée après des années de travaux !

Par Denis Lefebvre
À une dizaine d’encablures de l’Océan, Rochefort- sur-Mer a longtemps tiré sa fortune de l’arsenal, créé dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Une page s’est tournée au XXe siècle, mais la ville a su vivre malgré tout, se développer et réhabiliter de beaux espaces, comme la Corderie royale. De son passé, elle a gardé un plan en damier, avec de longues rues tirées au cordeau bordées de maisons aux façades en pierre de tuffeau blanche. L’une d’elles s’appelle, depuis 1919, « rue Pierre-Loti » et son numéro 135 connaît depuis près de cent cinquante ans une destinée extraordinaire.

Cette perspective depuis le jardin, redessiné et replanté à partir de photos d’époque, offre une vue sur les façades sur cour de la maison, avec le mélange des styles architecturaux. Ainsi, cet étage à colombages, détruit après la mort de Loti, qui a été reconstitué à l’identique. Manuel Cohen

La maison de Pierre Loti. Manuel Cohen
L’écrivain, voyageur et académicien Pierre Loti y est né en 1850 sous le nom de Julien Viaud. Il en a fait, jusqu’à son décès en 1923, son port d’attache et, surtout, pour reprendre les mots de Claude Stéfani, conservateur en chef des musées de la ville, un « décor de théâtre », l’écrin de ses souvenirs. Sacha Guitry, qui avait le sens des formules, a vu dans cette maison « un livre de lui, ou plutôt un recueil de ses pages choisies ». Toutes les périodes de sa vie et toutes ses passions y sont représentées. L’ensemble est imposant, formé de trois maisons : la première, celle de la famille, et deux autres achetées par Loti lui-même en 1895 et 1897.
Il les a réunies sans se préoccuper des détails techniques, abattant plusieurs murs porteurs, faisant sauter des planchers, ajoutant un étage, mais affaiblissant la structure générale. À sa mort, son fils Samuel hérite de l’ensemble, qu’il vend à la ville de Rochefort en 1969. Quatre ans plus tard, la maison est ouverte au public, puis classée en 1990 au titre des Monuments historiques.
Une maison à reconstruire
En 2012, une partie du plafond de la mosquée, centre névralgique et nostalgique de cette maison, s’effondre. Le couperet tombe : la maison est fermée au public cette année-là. Elle doit son salut au Loto du patrimoine. Malgré les protestations d’associations arméniennes qui n’oublient pas que l’écrivain, turcophile viscéral et détestant les chrétiens d’Orient, a apporté sa caution au génocide de 1915, les premiers fonds sont réunis pour sauver ce plafond.

L’une des pièces majeures de la mosquée est le plafond en bois de peuplier du XVIIe s. richement orné. Manuel Cohen
Puis tout s’enchaîne. Un chantier hors norme s’ouvre pour restituer l’esprit du lieu, revenir au plus près, à la maison telle qu’elle était en 1923 à la mort de Loti : 34 corps de métiers se sont succédé à partir de 2020 dans ce chantier qui a coûté au total plus de 13 millions d’euros. Depuis juin dernier, la maison est rouverte au public.
Suivez le guide !
La famille Viaud s’impose dans les deux premières pièces, sans aucune fantaisie : deux salons bourgeois à souhait, le rouge et le bleu. Le rouge se veut un retour à l’enfance : une boîte à souvenirs pour figer le temps. Le bleu est celui de sa femme, Blanche, un décor convenu pour une femme de la bourgeoisie. Blanche, celle qui restait à la maison pendant qu’il voyageait et la trompait, avec des femmes et des hommes. Pour retrouver Loti dans sa magnificence, ses délires aussi, il faut gagner tout d’abord la salle Renaissance, majestueuse à souhait, qui reprend les codes des salles d’apparat de châteaux. Loti y reçoit ses invités de marque.

Très haute de plafond, la salle Renaissance édifiée en 1897 s’élève jusqu’au deuxième étage de la maison. Manuel Cohen
C’est là que son corps a été exposé à sa mort en 1923, veillé par deux marins en armes, sous un amoncellement de couronnes, dont l’une en forme d’ancre. Le voyage continue avec la pagode japonaise, aménagée en 1886. Japonaise ? Ce serait trop simple, rien ne l’est jamais avec Loti : ce fouillis relève plutôt de l’Extrême-Orient, avec des objets venus de Chine, du Tonkin, du Japon quand même, et aussi d’autres achetés à Paris, au Bon Marché ! Le tout donne un sentiment de tape-à-l’œil. Extrême-Orient encore, avec la salle chinoise, autrefois meublée par les trésors de la Cité interdite pillée au moment de la révolte des Boxers : Loti s’est, comme tant d’autres, servi… 800 kg au total.
Elle a été inaugurée en 1903 par une fête extravagante en présence de 200 invités tous revêtus de costumes traditionnels, certains d’entre eux sont venus en pousse-pousse depuis la gare de Rochefort ! Cette salle chinoise a été détruite par un incendie au début des années 1920 puis démantelée par Samuel. Grâce à des documents d’époque et au talent d’artisans d’exception, elle a pu être reconstituée jusque dans ses moindres détails.
Un romantisme éclectique
L’étage s’impose ensuite, avec la salle à manger, symbole de l’ascension sociale de l’écrivain. On se croirait presque dans un roman de Walter Scott revisité par Victor Hugo. Tout se mélange ici, au fil des achats, avec des éléments de boiserie anciens et d’autres qui ne le sont pas, des coffres bretons, des tentures à fleurs de lys, une porte de tabernacle et les remplages gothiques du XVe siècle de l’église de Marennes achetés pour compléter ce décor. Loti y organise des soirées spectaculaires, ainsi celle d’avril 1888, où il incarne Louis XI, avec jongleurs, ménestrels… Tout le monde est revêtu de costumes d’époque !

La salle gothique, aménagée en 1887-1888 au premier étage, est la première réalisation architecturale de grande ampleur dans la maison. Manuel Cohen
Cantonnés sur une galerie, des Rochefortais portant des sarraus assistent à ce spectacle. Plus classique, la chambre de madame, de style Empire dans les tons bleu, or et jaune, avec son plafond ordonné d’abeilles en stuc. Classique également, la chambre des grands-mères, un sanctuaire pour Loti. Dans un coin, à peine une pièce, l’évocation de sa chambre d’enfant, avec quelques jouets au sol. Ensuite, le visiteur gagne la mosquée, la pièce la plus spectaculaire, achevée en 1897. Une mosquée, vraiment ? Ne s’agit-il pas plutôt, pour le maître de maison, de composer un décor propice à des divagations oniriques vers les lieux qu’il a chéris dans ses voyages ?
« Une angoisse délicieuse »
Tout laisse pantois dans cette pièce comme le plafond syrien du XVIIIe siècle incrusté d’or, un mihrab, des cénotaphes couverts de soieries orientales, des colonnes majestueuses, une fontaine à ablutions, des céramiques venues d’un peu partout, achetées ou « récupérées » au fil des années. Il fait de cette « mosquée » un théâtre, pour des pièces qu’il se joue pour lui seul, perdu dans ses rêves, ou pour des personnalités lui rendant visite.

La mosquée est le clou du spectacle : pour le maître des lieux, cette pièce était « le coin où on attend l’âme ». Manuel Cohen
Dans un article intitulé « La Maison enchantée » publié le 26 octobre 1918 dans La Revue hebdomadaire, Alice-Louis Barthou, la femme de l’homme politique, rend compte du spectacle « troublant, attirant, un peu angoissant, mais d’une angoisse délicieuse » auquel elle a assisté : un domestique monte dans un faux minaret, et lance l’appel à la prière, puis d’autres entrent dans cette pièce, font leurs ablutions et se prosternent sur les tapis. Dans son célèbre roman Aziyadé paru en 1879, Loti écrit : « J’ai pour règle de vie de faire toujours ce qui me plaît. » Sa maison en apporte la preuve.

Jouxtant la mosquée, le salon turc est la première pièce dans laquelle Loti a mis en scène sa fascination pour les cultures orientales. Manuel Cohen
Une grande partie des pièces respirent les excès, l’exubérance. Pourtant, l’endroit le plus étonnant de l’édifice est… le plus modeste, le plus sobre. Le plus intime, aussi : sa chambre. Un lit de fer, un bureau tout simple, des murs blanchis, une vierge en chromo, un bouddha… Est-ce la cellule d’un moine, d’un anachorète ? Allez savoir. Comment, en s’y recueillant, ne pas penser à son autre chambre, au dernier étage de la maison de sa sœur Marie, à Saint-Porchaire, à 30 km de Rochefort, avec ses murs eux aussi blancs et elle aussi presque vide de mobilier. Elle symbolisait le paradis sur Terre dans la maison du bonheur, alors que tout lui semblait possible.
Mondes opposés si proches
Des décennies plus tard, à Rochefort, tout devient différent : il a écrit avoir voulu cette « simplicité blanche, cette impersonnalité définitive, ce renoncement sans retour ». Simplicité face à la mort, dont il avait peur, autant que de vieillir ? Elle approche, inéluctable. Un autre Loti émane de cette pièce, même si une porte, presque dérobée, communique directement avec la mosquée. Deux mondes si proches l’un de l’autre et pourtant si différents ! Le sort a voulu qu’il décède le 10 juin 1923 dans une autre propriété, à Hendaye. Quelle pièce de cette fascinante maison de Rochefort permet au visiteur de mieux comprendre l’âme de Pierre Loti ? Le mystère reste entier.

Pierre Loti, ou plutôt Julien Viaud, en grand uniforme de lieutenant de vaisseau. Manuel Cohen
♦ Pierre Loti : un aspirant écrivain sur l’île de Pâques | Historia
Pierre Loti : un aspirant écrivain sur l’île de Pâques
En 1872, jeune marin de 21 ans, le futur homme de lettres, qui s’appelle encore Julien Viaud, fait une escale sur l’île de Pâques. Une découverte décisive dans sa vie et sa carrière.

Par Xavier Donzelli
Que représentent quatre jours sur une île lointaine au regard de quarante années de carrière dans la marine, dont dix-sept passées à sillonner les mers du globe ? A priori, pas grand-chose. Pourtant, au soir de sa vie, c’est ce bref séjour sur l’île de Pâques, du 3 au 7 janvier 1872, et les quelques objets qu’il en a rapportés, que Pierre Loti voudra sauver de l’oubli. Son biographe Alain Quella-Villéger raconte la scène : « Dans les « dernières volontés » remises à son secrétaire, Gaston Mauberger, Pierre Loti, qui se soucie peu que l’on conserve après sa mort l’essentiel des richesses accumulées dans son extraordinaire maison de Rochefort, fait une exception remarquable : « Sur la commode, il est des objets très curieux, qui viennent de l’île de Pâques et auxquels je tiens un peu. » » Et le biographe de s’interroger : « Pourquoi, aux portes de la mort, l’écrivain-voyageur revient-il sur ces rares journées de janvier 1872 ? »
L’île de Pâques !… Ce « finistère du Pacifique » (Maurice Leenhardt) isolé à plus de deux mille kilomètres des premières terres habitées ; le pays des moais, ces statues anthropomorphes de plusieurs tonnes, sculptées dans le tuf (une roche volcanique), au visage oblong, à la moue boudeuse ou rêveuse, qui tournent le dos à la mer et veillent sur les vivants… [...]








