Julien Viaud de 1850 à 1867

 

portrait de Julien à quatre ou cinq ans. Peinture à l'huile exécutée par Marie Viaud vers 1854

Portrait de Julien à quatre ou cinq ans. Peinture à l’huile exécutée par Marie Viaud vers 1854

 

Dans la maison loti-maisonde la rue Saint Pierre, le petit Julien grandit au milieu d’adultes. Il est le dernier enfant, le benjamin enveloppé de tendresse maternelle, gâté par ses grand’mères et ses tantes. Toutes ces femmes protectrices l’admirent et lui trouvent un air très éveillé.

Grand'tante Lalie (Rosalie texier) et Pierre Loti enfant - Rochefort vers 1855 - 2
Grand’tante Lalie (Rosalie texier) et Pierre Loti enfant – Rochefort vers 1855

Il est vrai que le cher enfant provoque l’étonnement de son entourage tant ses réflexions paraissent justes et profondes pour son jeune âge. Ses parents en tirent une certaine fierté, sa sœur Marie le croit d’ailleurs destiné à un avenir brillant. A huit ans, Julien manifeste aussi un goût d’artiste. Il aime dessiner et tout ce « qui sort de ses petits doigts a un certain cachet (1). Décidée à encourager ces heureuses aspirations, Marie sera pour lui un professeur très compétent. C’est encore elle qui lui fait partager son goût de la musique et lui apprend les rudiments de piano (2).

La cité rochefortaise apparaît peu dans l’enfance de Julien. Les rues de son quartier lui semblent immenses, et il sait qu’il ne faut pas s’aventurer seul dans ces lieux où les petits enfants peuvent se perdre. Ses parents le gardent jalousement dans la vieille demeure, l’élevant avec précaution comme une plante délicate. Toutefois, il y a dans la maison un endroit de plein air où il peut aller jouer librement, un coin familier auquel sont attachés ses plus tendres souvenirs. C’est la petite cour étroite et allongée, une allée fleurie et ensoleillée « fuyant sous des berceaux de vigne et de jasmin ». Là se tiennent souvent ses grands-mères et ses tantes, les jours d’été. Avec elles, il apprend à reconnaître les variétés de fleurs qui poussent le long du petit mur de clôture. Il se grise de tous les parfums et s’émerveille des tons les plus chatoyants. Ainsi Julien prend l’habitude de communier avec la nature, recevant dans cette vieille cour familiale les premiers enseignements de forme et de couleurs. Dans toute son œuvre littéraire, Pierre Loti cultivera ce goût profond de la nature, s’appliquant à tirer une image poétique des choses les plus banales.

Portrait de Loti enfant. 1858. Rochefort.
Portrait de Loti enfant. 1858. Rochefort.

Autour de Julien gravitent surtout de vieilles personnes qui veillent sévèrement sur son éducation. Mais de temps à autre une petite fille vient partager les jeux de l’enfant chéri. Jeanne est l’une de ses camarades admises régulièrement à la maison familiale. Avec elle Julien a construit un théâtre miniature dénommé « Théâtre de Peau-d’Ane », l’une des « choses capitales de son enfance ». Les deux petits amis ont imaginé et peint eux-mêmes les décors fantastiques, se servant de petites poupées de porcelaine pour la mise en scène de leurs rêves d’enfant. Plus tard, Pierre Loti devait dire que tous ses projets « d’habitations enchantées », décors étranges et merveilleux réalisés surtout à Rochefort, « ont pris forme pour la première fois sur ce petit théâtre » conçu dans sa dizième année (3).

 

Loti enfant avec le manteau de son frère. Vers 1858-2

Loti enfant avec le manteau de son frère. Vers 1858

  1. Lettre de Théodore Viaud à sa fille Marie, 17 décembre 1857.
  2. Durant l’été 1863, Julien a 13 ans, ses parents lui achètent un piano neuf pour remplacer celui du salon Rouge.
  3. Julien a travaillé jusqu’à l’âge de quatorze ou quinze ans aux décors de ce théâtre miniature, concevant toujours de nouveaux décors et des « légions de petits personnages, nymphes, fées et génies » habillés par ses mains.

 

Julien Viaud à 13 ou 14 ans
Julien Viaud à 13 ou 14 ans

Un jour, le petit Julien se met à fureter dans une vieille bibliothèque de la Limoise. Parmi les livres reliés, un cahier ordinaire retient son attention. Il l’ouvre et apprend « que de midi à quatre heures du soir, le 20 juin 1813, par 110 degrés de longitude et 15 degrés de latitude australe, il faisait beau temps, belle mer, jolie brise, et qu’il y avait dans le ciel plusieurs de ces petits nuages blancs nommés queues de chat ». C’est un journal de bord d’un marin d’autrefois. Cette rencontre fortuite montre que Julien ne peut échapper à l’attraction de la mer et des pays lointains. D’ailleurs, sa famille compte quelques anciens marins. Gustave est lui-même médecin de marine à Tahiti. De là, ce grand frère écrit des lettres pleines de tendresse, donne aussi des descriptions merveilleuses des pays exotiques. Cela réjouit l’enfant et le fait rêver.

 Et puis il y a le musée que Julien continue d’aménager dans son « galetas », Musée Galetasencouragé par l’oncle Tayeau. Peu à peu les vitrines s’enrichissent de papillons multicolores, de nids d’oiseaux cueillis dans les bois de la Limoise, mais aussi de coquillages des colonies trouvés dans les vieux coffres du grenier. Gustave complètera les collections de son petit frère avec d’autres objets rapportés de Polynésie. Dans son musée merveilleux, Julien passe de longues heures tout seul, « en contemplation devant des nacres exotiques, rêvant aux pays d’où elles sont venues, imaginant d’étranges rivages ». A mesure qu’il grandit, l’appel des « ailleurs » se fait ainsi plus pressant. L’idée de devenir marin commence à lui traverser l’esprit.

Au collège de Rochefort, Julien aperçoit souvent les élèves du cours de préparation à l’Ecole navale. Ceux-là « portent des ceintures rouges pour se donner des airs de matelots et dessinent sur leurs cahiers des ancres ou des navires ». Lui est en classe de lettres pour « faire d’abord ses humanités ». Ainsi a décidé son père qui le destine à l’Ecole polytechnique. Mais en lui-même, Julien sent se développer le désir de parcourir le monde entier, comme son frère. L’idée le gagne. Un jour, il décide de sceller un pacte avec la Marine et de faire l’aveu de sa vocation. C’est à Gustave qu’il se confie, lui exposant par lettre les raisons profondes de son choix.

Réticente au début, la famille Viaud donnera finalement son accord à Julien. Mais ce consentement tardif est dû surtout à des revers de fortune et l’impossibilité d’entretenir l’enfance dans des études longues et coûteuses. (article-revue-tresor-nov-2016). Au cours de l’année 1866, Julien fait donc son entrée dans le cours de Marine du collège de Rochefort. Insuffisamment préparé, il échoue la première fois au concours de l’Ecole navale. Mais décidé à réussir, il poursuivra ses études à Paris, obtenant alors avec succès son admission sur le Borda,le célèbre vaisseau-école ancré en rade de Brest (1).

  1. Cette analyse de la vocation de marin de Pierre Loti s’appuie sur ses souvenirs publiés dans « Le Roman d’un enfant » et « Prime jeunesse », deux récits sur la période de sa vie qui précède l’entrée au Borda .
Julien Viaud à 17 ans
Julien Viaud à 17 ans

 

Julien va quitter Rochefort pour Paris dès octobre 1866. Durant une année scolaire, il lui faudra vivre loin de ses parents et des chères vieilles têtes qu’il aime tant. Son cœur se serre aussi à l’idée de ne plus revoir, avant neuf ou dix mois, les lieux familiers de son enfance ; la cour et le lac-miniature, les bois centenaires de la Limoise et le ravin d’ombre de la Roche-Courbon. A ces collections de coquillage et de papillons, il a jeté un dernier regard de passion, puis s’est mis à « répandre un peu partout du camphre et des paquets d’herbes aromatiques » pour éloigner les insectes déprédateurs. En garçon à précautions et puisqu’il faut conserver à l’intérieur du musée les senteurs protectrices, la porte a été soigneusement fermée, les joints recouverts de bandes de papier collées.

Quelques heures avant le départ du train, Julien vérifie encore le contenu de ses malles. Il y a rangé deux objets précieux qu’il considère comme des talismans ; la dernière lettre de Gustave à sa famille, et surtout la bible de ce frère aîné dont la dépouille mortelle se trouve quelque part au fond du golfe du Bengale. Sur le livre saint remis à Julien, maman Nadine a tracé de sa main quelques phrases pleines de gravité, témoignages à la fois de tendresse maternelle et de piété huguenote : « Sois, mon enfant chéri, le fidèle dépositaire de ce si précieux souvenir et n’oublie pas un instant le rendez-vous que nous a donné notre bienheureux Gustave en laissant cette vie. Veuille, ô mon Dieu, qu’aucun de mes biens-aimés n’y manque et que je m’y trouve aussi avec eux (1). »

A Paris, Julien ne côtoie guère les étudiants qui fréquentent les boulevards et les brasseries du quartier Latin. Il est pauvre et se doit d’économiser de maigres ressources. Loin de Rochefort et de ses têtes chéries, attristé par les malheurs de sa famille (2), il passe des jours sombres dans la grande ville détestée. Seul dans sa chambre sous les toits, parfois le courage lui manque pour étudier. Alors il se met à ressasser les mêmes souvenirs mélancoliques, écrivant de longues lettres nostalgiques à ses parents. Un petit cahier reçoit aussi ses confidences. Serait-ce les premières pages de ce journal intime que Loti a composé toute sa vie ? Il est vrai qu’à cette époque, Julien entreprend « d’écrire quelque chose comme des mémoires ». Pour « échapper au présent morose », il se plonge dans le passé. Le style en est assuré, la forme claire. Une partie de ce manuscrit sera reprise d’ailleurs plus tard dans « Prime Jeunesse ». A 17 ans Julien possède déjà une certaine maîtrise de l’écriture, ayant trouvé le ton qui convient pour exprimer sa solitude et sa tristesse (3).

  1. Sur cette même bible, au moment du départ de Gustave pour Tahiti, Nadine avait porté quelques annotations dont voici un court extrait : « Que ce livre, je t’en supplie, ne soit pas un livre fermé ! Médites-en chaque jour quelques passages pour t’en instruire et te fortifier… »
  2. Nous avons déjà dit qu’en 1866, Théodore Viaud a été accusé d’un vol de titres appartenant à la ville de Rochefort : mis en devoir de rembourser cette somme malgré l’acquittement prononcé par le tribunal de Saintes, la famille Viaud se trouve plongée dans une profonde détresse. Pour obtenir un petit profit, elle a dû céder en location une partie de la maison, se réservant seulement quelques pièces au fond de la cour.
  3. Dans les n°s 23 à 27 des Cahiers de Pierre Loti, Robert Guéneau a donné une analyse de ce petit cahier. Julien aurait commencé ce manuscrit à Rochefort et non à Paris, écrivant parfois ses pensées secrètes en utilisant un alphabet de son invention. D’autre part, ce petit cahier a été précédé, comme l’indique Loti dans Prime Jeunesse, d’un autre manuscrit entièrement rédigé en cryptographie et actuellement disparu.     

couverture Pierre Loti l'enchanteur

Source : Pierre LOTI l’enchanteur,

Christian Genet et Daniel Hervé

La Caillerie, Gémozac

 

 

 

Extrait du discours de M. Albert BESNARD, ayant été élu par l’Académie française à la place vacante par la mort de M. Pierre LOTI, y est venu prendre séance le 10 juin 1926.

À son arrivée au monde, le petit Julien Viaud trouva groupée autour de lui une famille qui se composait de son père et de sa mère, d’une sœur charmante de dix-neuf ans, puis d’un frère de quatorze ans, enfin de deux aïeules et de deux autres parentes toutes les quatre fort âgées déjà.

Marie Viaud - autoportrait vers 1851

Marie Viaud – autoportrait vers 1851

Certes, vous entendrez avec plaisir citer ici quelques passages de Prime jeunesse où Pierre Loti nous dit lui-même, quelle influence bienfaisante eut sur sa première éducation la grande sœur tant aimée. Le mariage de celle-ci, alors qu’il avait quatorze ans, fut un des événements principaux de sa vie sentimentale.

« Elle m’adorait, écrit-il, et je l’admirais sans réserve, ce qui lui donnait sur mon imagination d’enfant un ascendant suprême. Elle voyait tout, ou elle devinait tout, et, dans ma petite enfance, elle m’avait persuadé sans peine qu’elle était un peu sorcière. Elle a été une des influences qui ont le plus contribué à m’éloigner jusque dans les moindres détails de la vie, je ne dirai pas de tout ce qui était vulgaire, mais même de ce qui était inélégant. »

 

Portrait Théodore Viaud

Théodore Viaud

On sait, d’autre part, que la sœur de Pierre Loti était jolie, intelligente et fine, qu’élève de Léon Cogniet, elle se consacrait à la peinture et au dessin dont elle enseigna les premiers éléments à son frère. Qu’en outre, elle écrivait d’une façon délicieuse, et que c’est sous son impulsion que Pierre Loti se mit à rédiger, très jeune, des sortes de mémoires où il notait ses impressions journalières ; ce qu’il est bon de retenir. Il paraît que ces notes formeraient la matière de deux cents volumes si on devait les imprimer. Pierre Loti avouait lui-même qu’il avait fort peu lu, et si cette assertion était exacte, ce dont je doute, l’explication n’en serait-elle pas dans cette habitude contractée dès l’enfance d’écrire sans cesse ?

Nadine Viaud vers 1862 - JXMJ

Nadine Viaud vers 1862

À côté de cette sœur si vibrante, du père fonctionnaire écrivain occasionnel, artiste amateur, la mère très tendre, mais huguenote fervente, se dressait la Bible à la main. La Bible est un objet extrêmement vivant dans un intérieur protestant. Ce livre relié en peau de chagrin noire, préservé des contacts impurs par un étui d’étoffe de même couleur, occupe une place à part en un coin du logis que chacun connaît, et où il sait le retrouver pour y chercher un conseil, une consolation, un exemple :-il est le vieil ami qui ne fait pas d’avances, mais sur lequel on peut compter.

Gustave Viaud (1838-1865)

Gustave Viaud (1838-1865)

Le frère aîné, lui aussi, eut sa part d’influence sur Loti ; c’est lui qui plus tard suscita chez l’enfant la passion des voyages et de cet exotisme dont son œuvre est partout embaumée. Sa mort, qui fut un grand chagrin pour son jeune frère, décida peut-être de la carrière future de celui-ci. Il est intéressant de rappeler les paroles de Loti dans le Roman d’un Enfant, à l’occasion du départ de ce frère pour sa première campagne maritime.

« Il allait en Polynésie, à Tahiti, juste au bout du monde et la veille de son départ me fit cadeau d’un grand livre doré, qui était précisément un voyage en Polynésie à de nombreuses images ; et c’est le seul livre que j’ai aimé dans mon enfance. Je le feuilletai tout de suite avec une curiosité empressée. En tête, une grande gravure représentait une femme brune, assez jolie, couronnée de roseaux et nonchalamment assise sous un palmier ; on lisait au-dessous : Portrait de Sa M. Pomaré IV, reine de Tahiti.

« Plus loin, c’étaient deux belles créatures au bord de la mer couronnées de fleurs et la poitrine nue, avec cette légende : Jeunes filles tahitiennes sur une plage. » Presque un tableau de Gauguin. Déjà !

Il me semble que l’on peut voir, si confusément que ce soit, dans ce qui précède, l’origine de la vocation de Pierre Loti et les éléments du roman délicieux qu’il fera plus tard sous le titre de Mariage de Loti.

C’est au milieu de ces affections de famille très étroites, bien qu’un peu austères, que s’écoule sa première enfance ; enfance heureuse après tout puisque, comme il le dit lui-même, il appréhendait de grandir. « Il me semble que je m’ennuierai tant quand je serai grand.. » disait-il.

Julien Viaud était heureux, certainement, mais si on l’en croit, d’une nature particulièrement mélancolique.

Certains de ses biographes en attribuent la cause à sa ville natale.

Doit-on penser qu’en ce temps-là on s’ennuyait plus à Rochefort que partout ailleurs ? Quelque triste que fût la ville, le soleil l’y venait visiter quelquefois en compagnie de tous les êtres qui sont les hôtes de la rue : chiens faméliques, oiseaux piailleurs, enfin mendiants en quête d’un seuil où se reposer de leur éternelle solitude. Toutes ces choses méritent d’être vues à leur heure, à leur moment, enfin sous la lumière qui leur convient le mieux. Partout le bruit des rues éveille des échos dans l’âme de l’enfant, auquel répondent les mouvements et les gestes de la foule. Et ces gestes et ces échos c’est le langage des choses qu’il importe de lui traduire, parce qu’à notre insu même, elles ordonnent notre vie. N’est-ce pas souvent à des échos, à des souvenirs, si affaiblis qu’ils soient, que nous devons d’être des poètes, des romanciers, des artistes ?

Précisément à propos des moments précieux de sa toute enfance, Pierre Loti écrit, ceci « J’étais en ce temps-là un peu comme serait une hirondelle, nie d’hier très haut à l’angle d’un toit, qui commencerait à ouvrir de temps à autre au bord du nid son petit œil d’oiseau et s’imaginerait de là, en regardant simplement une cour ou une rue, voir les profondeurs du Monde et de l’espace, les grandes étendues de l’air que plus tard il lui faudra parcourir. » C’est le paysagiste qui parle. Mais écoutons le poète. Il s’agit de l’enfant qui s’éveille dans son berceau : « Ainsi, durant ces minutes de clairvoyance, j’apercevais furtivement toutes sortes d’infinis, dont je possédais déjà sans doute, dans ma tête, antérieurement à ma propre existence, les conceptions latentes, puis refermant malgré moi l’œil encore trouble de mon esprit, je retombais pour des jours entiers dans ma tranquille nuit initiale. »

Comme c’était à prévoir dans un pareil milieu, l’enfant grandit frêle et impressionnable, sensible exagérément au moindre choc, avec un penchant à extraire des choses plus de tristesse que de joie. Tout lui est matière à frissonner : jusqu’au triangle de soleil qui se découpe sur un mur. Jusqu’à ces vieilles aïeules qu’avec une tendresse étrangement funèbre, il considère déjà sous un jour blafard qui en fait des fantômes !

De cette époque datent ses terreurs des soirs d’hiver. Hé ! quoi ? l’hiver même l’épouvante ? Pourtant qui de nous n’a goûté durant l’enfance la poésie de ses jours sombres ; avec leurs lourds crépuscules qui abolissent les lointains et vêtent de mystère les gens qui passent sur les grandes routes ? D’ordinaire, les cœurs nouveaux chérissent l’hiver pour les surprises qu’il leur ménage.

D’ailleurs l’hiver n’est pas éternel, il passe ; sous le cadavre des choses bientôt pointe la résurrection ; et comme chaque année les saisons aux bras chargés de symboles recommencent à défiler.

Quoi qu’on en dise, en dépit des larmes qu’on a versées, il faut reconnaître qu’il y a plus de place ici-bas pour la joie que pour la tristesse, malgré cette sorte de coquetterie qui porte les hommes à favoriser celle-ci.

C’est au poète de choisir ; et nul n’a le droit de blâmer son choix. Pour Loti, je crois que son choix était fait en arrivant au monde, et qu’on risquerait de se montrer injuste envers les siens en les rendant responsables de sa sensibilité exagérée.

Tout imbus des chaudes illusions de leur tendresse, les parents de l’enfant résolurent, le moment venu, de commencer son éducation en famille ; pensant de la sorte lui éviter le danger des mauvaises fréquentations. Mais bientôt, ce qui devait arriver se produisit. L’enseignement pécha par la méthode et le manque d’énergie. Aussi fit-il peu de progrès, si peu même que l’on décida qu’il serait mis en pension au Collège de Rochefort.

Depuis son jeune âge jusqu’à ce moment, l’intelligence de l’enfant s’était beaucoup développée au point de vue du sentiment et de l’imagination. C’est une époque de sa vie que Loti parait chérir. Il a des conceptions de Théâtre de marionnettes ; il confectionne lui-même ses acteurs, il peint ses décors et s’inspire, pour les libretti, des contes familiers à la jeunesse. Cette besogne le passionne. Il étudie, perfectionne ses idées, et il en a beaucoup. Dès ce moment, il est facile de prévoir qu’il ne sera ni un mathématicien, ni un ingénieur, pas davantage un fonctionnaire ; car, sans aucun doute, cette entrée dans la fiction présage pour plus tard une autre entrée, mais, définitive celle-là, dans le domaine littéraire.

Sur ces entrefaites, ce frère de quatorze ans plus âgé que lui, devenu médecin de la marine, revient de son voyage aux tropiques, rapportant des pierres de là-bas, des plantes, des coquillages inconnus chez nous, et surtout quelques-uns de ces papillons merveilleux, aux ailes d’azur ; cadeaux qu’il fait valoir admirablement, en les accompagnant de récits, ce grand frère qui l’adore et qui s’en est fait aimer au point que ni la distance, ni la mort, ne pourront desserrer le lien qui les unit l’un à l’autre. Enfin, dans son ingéniosité à instruire l’enfant, il creuse dans le jardin de la maison un bassin autour duquel il plante des arbres à l’image d’un de ces lacs entrevus au pays des palmiers. Ce lac en miniature et Implantes qui l’entourent, ont frappé l’imagination de Julien Viaud. Cette révélation d’un pays aussi dissemblable du nôtre, amène un rêve nouveau. Il lui faut aussitôt des détails sur les hommes de ces pays, sur leurs habitudes, leurs mœurs. Si bien que sourdement une âme de marin s’installe en lui, d’abord discrètement comme portée par un flot lent ; puis cela déborde, et encore quelques mois sa destinée s’accomplira.

Pour le moment, élevé par des femmes dans une réserve toute féminine, cela va de soi, détestant chez ses camarades leur affectation de rudesse, il n’entretenait avec eux aucun échange de confidences, aucun de ces élans d’amitié qui sont un des charmes du printemps de la vie.

Peu enclin à la moquerie et même à l’ironie, par dédain sans doute, il redoutait celle des autres. Tout cela faisait de lui, parmi ses camarades, un petit solitaire : celui qui, correct et propret, déambule en silence sous les maigres arbres du préau.

Cela est désormais pour l’enfant de peu d’importance, car depuis le dernier voyage du grand frère, il s’était juré qu’il serait marin. Tout le conviait à cette décision à laquelle, seule, s’opposait la volonté de la mère qui, ayant déjà un fils au loin, dont elle regrettait sans cesse la présence, pressentant sans doute que le sort le lui enlèverait bientôt, se refusait absolument à laisser partir son petit Julien. Mais voilà que tout à coup, en tempête, le malheur s’abat sur la famille Viaud. C’est d’abord le grand-père qui meurt, puis la ruine qui l’oblige à vendre ses champs, ses demeures de ville et de campagne, la réduisant à la plus réelle pauvreté.

Mme Viaud comprit alors que dans l’intérêt de tous elle devait consentir le sacrifice de le laisser suivre la carrière qu’il ambitionnait. On devine quelle violence elle dut se faire… Quant au futur marin, tous ceux qui comprennent la jeunesse imagineront facilement que bien qu’affligé du malheur des siens, son cœur bondit de joie à la nouvelle que son plus cher désir allait être réalisé. Les larmes, le doux regard d’une mère ! Qu’est-ce que cela, auprès de l’ardeur qui s’allume dans l’âme de quiconque a le sentiment de sa destinée ? Songez donc, il a seize ans et la féerie du monde lui sera bientôt révélée.

Dans quelques mois, il naviguera sur les vastes océans, sur toutes les mers dont il prononcera ardemment les beaux noms-ainsi que ceux des villes pour lui mystérieuses et combien lointaines, joyaux du monde ! dont plus lard il fera la matière de son œuvre littéraire et le poème de sa vie.

Pour préparer son examen en vue de son entrée au Borda, il dut venir à Paris.

Paris ne lui plut pas, ni ses églises, ni ses palais, pas davantage ses musées. L’existence des étudiants le choque. Il est peu disposé à s’égayer à la lecture du livre de Mürger ; somme toute, le séjour de Paris fut pour lui sans attraits ni profit.

En 1867, il passe enfin l’examen qui lui ouvre les portes du Borda, revient à Rochefort prendre congé de sa famille, puis définitivement se dirige sur Brest où sa place est marquée sur le vaisseau-école qu’il baptise lui-même le Cloître flottant. Il fut là comme partout un isolé. Se tenant loin de ses camarades trop riches, attentif pourtant à se préserver des amitiés basses ou faciles, il estimait que « la liberté individuelle est une condition indispensable de la vie ». Ce sont ses propres paroles.

http://www.academie-francaise.fr/les-immortels/albert-besnard

https://fr.wikipedia.org/wiki/Albert_Besnard