Onzième inédit basque

bouée pierre loti 003 (2)Postérité de Pierre Loti sur mer

Journal intime, mercredi 3 mars 1897

« Tempête – À 5 h, dépêche du Nautile, 2 bateaux en perdition – Et je pars en hâte pour le Socoa. Au Socoa, quand j’arrive, au sinistre crépuscule, la mer géante se déverse par-dessus les jetées, des gerbes d’écume de cinquante pieds de haut s’élèvent dans l’air, sous le ciel noir. Et il est lugubre, ce petit port isolé, avec tous ses marins qui sont là, dehors, regardant, anxieux, les deux navires en perdition pour lesquels on ne peut plus humainement rien faire. À 6 h, je suis de retour à St -Jean-de-Luz, tout mouillé d’embruns … »

Le Nautile, amarré devant le quai de l’Infante, au port de Saint-Jean-de-Luz - Musées de la ville de Rochefort ©Musées-municipaux Rochefort 17

Le Nautile, amarré devant le quai de l’Infante, au port de Saint-Jean-de-Luz. Il sera remplacé en 1910 par le Qui Vive – Musées de la ville de Rochefort ©Musées-municipaux Rochefort 17

À l’époque du Nautile et du drame que relate Pierre Loti dans son Journal, il existait une station de sauvetage basée à Socoa, dans la baie éponyme, la seule rade abritée entre Arcachon et l’Espagne. Les canots d’alors, à rames et à voile, sortaient par tous temps mais seulement pour le sauvetage des personnes. Ils n’avaient pas la puissance nécessaire à un remorquage.

Le Petit Parisien du 21 mai 1905 - Sauvetage avec un canot à rames (station de Kérity). Coll. SNSM

Le Petit Parisien du 21 mai 1905 – Sauvetage avec un canot à rames (station de Kérity). Coll. SNSM

Le Rappel du 26 mai 1905. BnF Gallica

Le Rappel du 26 mai 1905. BnF Gallica

Le garage du canot de sauvetage à Socoa. Coll. SNSM

Le garage du canot de sauvetage à Socoa. Coll. SNSM

Le canot de sauvetage de Socoa en 1897. Coll. SNSM

Le canot de sauvetage Delvigne de Socoa en 1897. Coll. SNSM

Un autre. Coll. SNSM

Un autre, l’Amiral Galiber. Coll. SNSM

Le premier canot motorisé de la station de Socoa fut le Gaulois, mis en service en 1927. Il assura sa mission durant 30 ans.

Le gaulois 001

Le Gaulois, premier canot motorisé de la station.

L'abris SNSM de Socoas dans les années 1950. Coll. SNSM

L’abris SNSM de Socoas dans les années 1950. Coll. SNSM

Puis vint un canot plus puissant, le capitaine de frégate Joneaux, qui cède la place, en 1973, au Pierre Loti, encore plus puissant, avec ses 13 m et son moteur de 2 x 265 cv. Il va s’amarrer un peu plus loin dans la baie, au port de plaisance Larraldenia inauguré l’année précédente, sur le territoire de la commune de Ciboure.

Le Pierre Loti à la manœuvre. Coll. SNSM

Le Pierre Loti à la manœuvre. Coll. SNSM

Quant à l’abri de la station, il se déplace au bout du quai Pascal Elissalt, entre le port de pêche et le port de plaisance. C’est la Société nationale de sauvetage en mer qui le loue. Née en 1967 de la fusion de deux anciennes associations, l’une bretonne, l’autre plutôt « nordiste », la SNSM gère un réseau de 214 stations dotées ensemble d’une flotte de quelque 400 embarcations. On imagine combien doivent couter la mise en service et l’entretien d’une telle armada. Or la Société, reconnue d’utilité publique, si elle peut compter pour une bonne part sur les financements publics, ne subsiste que grâce à la générosité des donateurs, mécènes et adhérents, et surtout à l’engagement de 8 000 bénévoles assistés d’une poignée de salariés.

Jean Lataste, qui préside la station de Saint-Jean-de-Luz depuis 2013, est de ces généreux volontaires. Capitaine au long cours, il sait lui-même ce qu’il doit au sauvetage pour avoir, dans sa longue carrière, subi incendie, naufrage, abordage… Le danger est constant en mer, aussi bien pour les marins en service que pour les sauveteurs. On se le rappelle, trois d’entre eux, le 6 juin 2013, ont disparu au large des Sables-d’Olonne en se portant au secours d’un pêcheur pris dans la tourmente.

De sauveteurs, à la station, ils sont une bonne vingtaine, inscrits maritimes et « civils » pour la plupart. Aucun ne se souvient pourquoi le président de l’époque, Jean-Paul Ghestemme, comme la prérogative lui en revenait, a appelé le nouveau canot sorti des chantiers de Villeneuve-la-Garenne : « Pierre Loti ». Lecteur et admirateur de l’écrivain marin voyageur – dans quel ordre faut-il aligner ces mots ? -, avait-il tenu à célébrer de cette façon le cinquantenaire de sa mort à Hendaye ? Le 18 aout de cette année spéciale, l’abbé Irigoin le baptisait et Micheline Chaban-Delmas  le marrainait.

Quand le Pierre Loti, au bout de ses 25 ans de service, fut remplacé par un CTT (canot tous temps) de la génération nouvelle, le président Montet eut la bonne idée de lui conserver son nom. Et le voilà, ce canot de 17m60 de long, la coque verte et le roof orange – parce que c’est la couleur qui se distingue le mieux en mer –, amarré quai Maurice Ravel, à la hauteur de la maison où est né l’illustre compositeur basque. Mais le rapprochement entre Loti et Ravel ne devrait pas s’arrêter là.

Le Pierre Loti II et le Pierre Loti à couple, au port de Saint-Jean-de-Luz, 1999. coll. SNSM

Le Pierre Loti II et le Pierre Loti à couple, au port de Saint-Jean-de-Luz, 1999. coll. SNSM

Le Pierre Loti II était, en 1999, ce qui se faisait de mieux. Il y en a une quarantaine de ce type dans la flotte de la SNSM. Sa puissance et son autonomie lui permettent d’intervenir largement au-delà des 20 miles, jusqu’au cap Ferret au nord et à Bilbao au sud, à une vitesse de 21 nœuds. Quelle que soit la météo, il peut sortir. Pour rentrer, par très gros temps, c’est une autre affaire. Il lui arrive d’avoir à se réfugier dans le port d’Hendaye.

Son équipage est de huit canotiers. Depuis trois ans, Didier Osa, patron pêcheur et professeur au lycée maritime de Ciboure, le commande. Son bilan annuel est de vingt à quarante interventions, pour des avaries (panne de moteur, filets pris dans l’hélice ou le safran, voies d’eau, etc.), naufrages ou urgences médicales. Dans 60% des cas, il s’agit de se porter au secours de professionnels de la mer, des pêcheurs surtout. Pour le secours aux biens, l’intervention est facultative et payante.

Le Pierre Loti II quai Ravel à Ciboure, sous la maison Ravel ©JLM

Le Pierre Loti II quai Ravel à Ciboure, sous la maison Ravel ©JLM

Le Pierre Loti II en action. Colle. SNSM

Le Pierre Loti II en action. ©Xango

 

Nul doute que Pierre Loti serait fier de voir son nom associé à une si belle cause, lui qui a toute sa vie eu l’amour et le souci des gens de mer. Oui, bien sûr, il trouverait le Pierre Loti II bien trop moderne. Mais sachant qu’un tel bateau aurait permis d’éviter le drame dont il fut témoin en 1897, au temps où il commandait le Javelot et le Nautile, l’écrivain l’aurait adopté sans hésiter.

Jean Lataste, qui a la responsabilité de cet héritage, apprécie-t-il l’auteur de Pêcheur d’Islande ? L’émotion ressentie à lecture de ce roman, me dit-il, a en partie décidé de sa vocation, il y a si longtemps maintenant ! De notre cher auteur, son fils lui a offert les Voyages chez Bouquins – 1158 pages… Il en a lu quelques-uns avec d’autant plus d’intérêt que les ailleurs décrits lui étaient souvent familiers. Depuis huit ans, le capitaine a cessé d’embarquer en sauvetage. Mais sur les mers intérieures, celles de l’imaginaire, l’esprit peut-il s’arrêter de bourlinguer ?

Du coup, je conseille au Luzien basque qui m’a si bien et si aimablement renseigné de lire… Ramuntcho.

Jean-Louis

Coll. SNSM St-Jean-de-Luz

Coll. SNSM St-Jean-de-Luz

La poupe du Pierre Loti II.  © JLM

La poupe du Pierre Loti II. © JLM

Merci à Sébastien Leboucher de Rochefort, à Jean Lataste pour sa disponibilité, ses réponses et sa nécessaire relecture, à la station de sauvetage de Saint-Jean-de-Luz, à la SNSM.

 

La station SNSM de St-Jean de Luz au complet. © Xango

La station SNSM de St-Jean de Luz au complet. © Xango

Le Pierre Loti II plein gaz. ©Xango

Le Pierre Loti II plein gaz. ©Xango

 

Voir aussi : Le PIERRE-LOTI II – canot de sauvetage 094 de la SNSM de Saint-Jean-de-Luz | Association Internationale des Amis de Pierre Loti

Revue Pierre Loti | 1980-10 | Gallica (bnf.fr)