Une autre façon de jouer « Ramuntcho » ?

Aux fêtes de la tradition basque célébrées en aout 1894 à Saint-Jean-de-Luz, Pierre Loti assiste à un « Mystère joué par les paysans de Barcus » (Journal, Hendaye, 28 aout 1894). Lorsqu’elles y reviennent en aout 1897, à nouveau présent et cible des détracteurs du roman Ramuntcho qui vient de paraitre, l’écrivain note :

« Il y eut aussi l’antique pastorale d’Abraham, qui fut jouée là par « les jeunes garçons de la commune de Barcus » – et où figurent, à côté du patriarche, les anges, les démons, voire même Chodorlahomor, roi de Sodome » (« La danse des épées », Le Figaro du 30 aout 1897).

Une représentation de la pastorale Abraham à Tardets à la fin du 19e s - source : Musée basque

Une représentation de la pastorale Abraham à Tardets à la fin du 19e s – source : Musée Basque et d’histoire de Bayonne

Et Loti de saluer « combien il est touchant, combien il est digne d’intérêt et de respect, l’effort de conservation, ou de religieux retour vers le passé, que ces fêtes représentent ! ».

A-t-il lui-même témoigné du même effort en adaptant son grand roman à la scène de l’Odéon, dix ans plus tard ? Si demain nous étions tentés, dans le cadre du centenaire, de rejouer Ramuntcho, devrions-nous, au contraire d’une improbable « modernisation » du texte et de la mise en scène de 1908, chercher à lui imprimer le style de ces spectacles traditionnels qui l’ont si positivement impressionné et qu’on appelle « Pastorales » ?

Jean-Louis Davant, auteur de dix d’entre elles et d’une histoire de La pastorale basque de Soule, leur préfère le terme de « trajeria » – tragédies – et les rattache à la tradition des « Miracles » inspirés de la vie des Saints plutôt qu’à celle des « Mystères » liés à la passion du Christ. D’origine immémoriale, cette forme de théâtre populaire émerge dans l’histoire dès lors qu’elle est écrite – ce qui se produit exactement en 1750. Depuis cette date, la Pastorale obéit à des règles fixes : elle se pratique en Soule (province d’Iparralde ayant pour capitale Mauléon-Licharre (Maule-Lextarre), au printemps à quasimodo, jouée, en plein air, par la population masculine d’un ou de plusieurs villages associés ; elle dure une journée entière. Son ressort repose sur une puissante dichotomie entre le Bien et le Mal, repérables à la couleur des costumes, bleu pour les bons Chrétiens, rouge pour les méchants Turcs, et au milieu, les blancs. Son contenu procède de l’héroïcité des vertus et de la vie du personnage central, le plus souvent religieux. Écrite en euskara souletin, elle alterne batailles, danses, chants, paroles. Le texte, composé de paires de vers de 16 pieds assonancés, est porté par des acteurs au jeu hiératique, aux déplacements et à la gestuelle soigneusement réglés par le régent (le metteur en scène) qui se confond parfois avec l’auteur. Musiciens, chanteurs, costumiers, maquilleurs, décorateurs… tous les rouages de la Pastorale sont bénévoles. Ils s’y consacrent durant une année entière au moins.

Si ces règles n’ont guère évolué jusqu’au milieu du XXe siècle, ce n’est pas le cas des sujets et de l’état d’esprit. Les pastoraliers, délaissant les figures religieuses, se sont tournés vers des intrigues profanes, tirées de la littérature et de l’histoire contemporaine. Malgré le déclin de l’euskara, de la ruralité, l’essor de l’individualisme et les effets de la « modernité », la Pastorale a résisté en s’adaptant. Le tournant s’est dessiné en 1953 à Barcus – comme de juste – lequel village prend pour héros de son spectacle Etxahun Koblakari, un barde romantique et contestataire. La mixité gagne les chœurs en 1976, la distribution en 1980, les auteurs en 2015. Les Turcs sont remplacés par des Méchants d’une autre nationalité ou d’une autre religion. La saison de création passe du printemps à l’été…

Un des projets d’affiche réalisé par le collège Albert Camus de Bayonne - Source : P P Berzaitz, 2003

Un des projets d’affiche réalisé par le collège Albert Camus de Bayonne – Source : P P Berzaitz, 2003

Belle leçon de tolérance que d’avoir pris pour héros – ou « archétype » – un demi-basque et cherché son inspiration chez un Rochefortais !… « Ramuntcho notre héros est l’archétype du Basque C’est le livre de Pierre Loti Mis en scène à notre façon » prévient-on. Jean-Louis Davant confirme : « Pierre Loti vécut assez longtemps à Hendaye pour mieux pénétrer l’âme basque. Il en révèle des aspects inattendus qui avaient échappé aux intellectuels locaux imprégnés de stoïcisme romain, quand ce n’était pas de jansénisme » (p.116).

Photographie de Etchegoyhen, reproduit p. 203 de La pastorale basque en Soule - Source : J-L Davant, Elkar, 2019)

Photographie de Etchegoyhen, reproduit p. 203 de La pastorale basque en Soule – Source : J-L Davant, Elkar, 2019)

 

Le même, innovant, franchit un pas significatif à sa dixième trajeria en inversant l’ancienne opposition motrice. Dans son Abdelkader Pastorala en 25 scènes, 10 chants et deux « sataneries », joué sur le fronton d’Arrast-Larrebieu (Ürrüstoi-Larrabile) devant quatre fois un millier de spectateurs et plus, le héros est un rouge passé au bleu qui affronte désespérément des bleus passés au rouge.  Chantre d’un islam généreux et tolérant et de l’indépendance d’une nation algérienne en construction, l’émir Abdelkader – « ce nom glorieux tout entouré d’un charme d’héroïsme et de guerre » notait Loti en se recueillant sur sa tombe, à Damas, le 29 avril 1894 – défie les envahisseurs français venus, sous couvert de « civilisation », s’emparer d’un pays et de ses ressources. « Musulmans et Chrétiens n’ont pas à se combattre, Ouvrons-nous les uns aux autres. Préparons ainsi un monde nouveau, Recherchons ensemble la paix dans la justice » prône l’épilogue.

Affiche de la pastorale Abdelkader - source : J-L Davant, 2021

Affiche de la pastorale Abdelkader – source : J-L Davant, 2021

Il est d’usage de ne jamais donner le même héros à deux Pastorales. Il est donc exclu qu’en Soule, un nouveau Ramuntcho voie le jour. Mais hors du berceau, s’inspirant des principes du genre et satisfaisant au désir profond de son auteur, ne pourrait-on pas essayer une adaptation, vraiment basque et populaire, du grand roman de Loti…

 

Ramuntxo Pastorala, Idauze Mendi, juillet 2003 – texte de Pier Pol Berzaits, en euskara traduit en castillan et français, mis en scène par André Eppherre et Pier Pol Berzaits.

Abdelkader Pastorale, Ürrüstoi-Larrabile, juillet-aout 2021 – texte de Jean-Louis Davant, mis en scène par Battitta Berrogain.

La pastorale basque de Soule, par Jean-Louis Davant, Elkar, Bayonne, 2019