« Les tristes courlis, annonciateurs de l’automne »…

                     L’automne et les courlis

Georges Saint-Clair, 1957

 

Dans l’Automne s’il pleut qu’un doux ennui nous berce

Que ne mesurons-nous la pente des averses ?

 

La pomme ronde et sans folie

On voudrait faire son éloge.

Et la châtaigne dans sa bogue

Est un hanneton endormi.

 

Quant aux courlis ils ne s’envolent

Qu’à pleine page de ciel gris.

 

Les courlis tailladés triangle de fougère

Passeront dans la brume et vers les monts dormants.

Mais ne vois-tu déjà comme une sombre fête

Les corbeaux rabattus par la cape du vent ?

Incipit de "Ramuntcho" illustré par Pablo Tillac (1880-1969) pour l'édition Cyral, 1931 - exemplaire de la Médiathèque de Bayonne

Incipit de « Ramuntcho » illustré par Pablo Tillac (1880-1969) pour l’édition Cyral, 1931 – exemplaire de la Médiathèque de Bayonne

 

 

 

Georges Saint-Clair et Pierre Loti

Le pluvieux ourlement du cri des courlis,

par Jacques Le Gall

 

Jean Bégarie, c’est son nom à l’état civil, naît le 30 septembre 1921, « dans le temps qu’au ciel sont les Balances ». Il passe son enfance à Pontacq, aux confins du Béarn et de la Bigorre, avec par-dessus les toits – vides ut alta – « des Pyrénées la verte cendre ». C’est une enfance heureuse dans la vaste maison familiale qui longtemps résonna des bruits voyageurs d’une entreprise de roulage.

À ce premier foyer s’adjoignit un second « Territoire » : le presbytère de Gomer. Là, sous la tutelle de son grand-oncle, un curé sage et lettré, l’enfant découvrit les livres et un village, des estampes et des paysages. Le presbytère donnait sur un jardin puis sur des Campagnes qui n’étaient que champs patiemment travaillés, pâturages et arbres méditatifs. C’est à Gomer que l’enfant de sept ans commença d’écrire.

 Jean Bégarie poursuit ses mornes études au collège Moncade, à Orthez. Le jeune homme sera un infatigable lecteur et un sportif surdoué. Après des années difficiles aux Grands Séminaires de Bayonne et de Toulouse, il est ordonné prêtre en 1949. Au collège Saint-Joseph de Nay, sa hiérarchie ne goûtera pas sa façon d’enseigner. Le professeur est rapidement éconduit. Pendant trois décennies, frère du « pauvre pion » de Jammes, Jean Bégarie exercera les fonctions de surveillant d’études à « Saint-Jo ». Aussi fantaisiste que savant, le prêtre-poète a souvent dit qu’il devait beaucoup à ce long « piontificat » ainsi qu’à ce troisième « Territoire », en belle vue du Gabizos et de son « incisive cassure ». Relégué dans la salle d’étude d’un collège béarnais ou dans des cures parmi les plus obscures (Lucgarier-Gomer et Lys, toujours au pied des Pyrénées), l’abbé Bégarie s’y détourna de cadences apprises. Jusqu’au jour où, à trente-deux ans, lui fut enfin donné un vers qui est la clé d’un univers et d’un chant tout intérieurs : Il y a mille ans de neige sur les toits.

 Le nom de plume avait été choisi en 1942, en gage d’admiration pour Valéry. Mais Jean Bégarie ne devint vraiment Georges Saint-Clair qu’en 1953, dans la pesanteur – et l’apesanteur – de cette salle d’étude qui, aux longs soirs d’hiver, prenait des allures de navire en partance. « Endeuillé de lustrine et brûlé de néon », le pion métamorphosa son pupitre en un quatrième « Territoire ». Sur « ce rectangle incliné », chaque jour, Tite-Live est ouvert, plus vrai que le journal du matin. Ou Tacite, ou César. Et Alcools, Charmes, les Contrerimes… Une page blanche enfin, cinquième « Territoire »…

 Et c’est là que, fidèle à des latitudes et longitudes tout intérieures, j’irais chaque matin durant plus de trente ans, et à l’insu de tous, poétiquement m’accomplir.

 Georges Saint-Clair a d’abord publié ses poèmes dans des plaquettes à compte d’auteur. Mais c’est dans quatre livres publiés chez Atlantica, à Biarritz, qu’il est possible de découvrir l’essentiel de son œuvre : Unité secrète (1953-1969) et Obole à mes amispasseurs (1970-1982), Pupitre (1983-1986) suivi de Côté ouvert (1987-1990), Les Roses de la Brenta suivi de L’Âme sentinelle (parution en 2004), Sidera somnos (parution en 2009).

 Georges Saint-Clair est mort au matin du vendredi 20 mai 2016. Méconnu en dépit des nombreux prix qu’il reçut (dont le Grand Prix de Poésie de l’Académie française en 1993), il est bien, parmi tous les poètes méconnus, l’« un des plus forts, des plus délicieux que nous ayons eus depuis Toulet et Apollinaire » (Jean Dutourd).

 On ne s’étonnera pas que l’immense lecteur ait aimé Pierre Loti. Que ces deux grands rêveurs aient été saisis par, pluvieux, le cri des courlis. Que, dans son presbytère ou le terraqué d’une salle d’étude, le voyageur immobile ait parfois écrit dans le sillage de l’auteur de Ramuntcho. En témoigneraient, ce ne sont là que deux exemples, tel poème, automnal, écrit en 1957, et tel fragment de prose (il dérive encore à l’entrée d’un roman inachevé intitulé Caillebar) :

 La pluie redoublait. On entendait une tornade immense venir du large, précédée du cri, au-dessus de nous, de quelques grands oiseaux d’Océan. Cette nuit, l’odeur du sel serait portée au loin dans les terres.