Inédit basque n°12

UNE TROUVAILLE

Merci à Abel Bourgeois, à Bernard Bastide et à la Cinémathèque de France

Premier sous-titre du Ramuntcho Pathé-Baby - APLH

Premier sous-titre du Ramuntcho Pathé-Baby – APLH

Abel, photographe à Anglet, passionné par les techniques anciennes d’enregistrement de l’image, alors qu’il est en train d’ausculter la photo-jumelle acquise par APLH dans la lancée de sa dernière exposition : « Pierre Loti, photographe au Pays basque », se rappelle une bobine de film étiquetée « Ramuntcho » enfouie quelque part dans son précieux bric-à-brac. Elle est d’un format particulier, délaissé depuis près de 80 ans : le 9,5 mm à perforations centrales. Point de départ d’une singulière aventure lotienne…

Affiche du Ramuntcho de Vaucorbeil, 1947 -Collection Musée Basque et de l’histoire de Bayonne 86 142 1

Affiche du Ramuntcho de Vaucorbeil, 1947 -Collection Musée Basque et de l’histoire de Bayonne 86 142 1

APLH prévoyant, pour le Centenaire, un festival « Loti, le Pays basque et le cinéma », nous étions à la recherche du premier Ramuntcho porté au cinéma. Le roman (et la pièce) a inspiré quatre cinéastes. Hors de la Cinémathèque, la première de ces adaptations restait invisible : celle de Jacques de Baroncelli, tournée in situ à l’automne 1918.

Abel retrouve le rouleau de pellicule. Il est un peu poussiéreux mais en parfait état de conservation. Son format et le fait que le Ramuntcho qui nous intéresse soit devenu, par rachat, propriété de Pathé, nous orientent vers une hypothèse excitante : que cette chose sauvée de l’oubli soit effectivement l’œuvre de Baroncelli.

Prémices du cinéma familial

Publicité pour Pathé-Baby - Wiki-commons

Publicité pour Pathé-Baby – Wiki-commons

Carters ou cartouches du Pathé-Baby Rauntcho - APLH

Carters ou cartouches du Pathé-Baby Ramuntcho – APLH

Pathé avait commercialisé pour la Noël 1922 un dispositif de « cinéma chez soi » composé d’une petite caméra, d’une pellicule 9,5 mm conditionnée en cartouche ou « carter », et d’un projecteur de salon pour visionner le résultat. La firme avait baptisé ce dispositif le « Pathé-Baby ». Il vécut jusqu’en 1946, non sans insuffler quelques brillantes vocations à des babies devenus de grands cinéastes comme Melville ou Demy.

À partir de 1924, Pathé proposait en outre aux familles (aisées) de projeter par le même système des condensés des films de son catalogue. En mars 1925, Ramuntcho de Baroncelli était à la vente sous le n° 814, en quatre cartouches. Ce sont des milliers de cinéphiles qui, à travers le monde, ont pu, par ce moyen, découvrir la belle et triste histoire inventée par Loti et les paysages basques où elle se déroule.

Notice d'emploi du projecteur Pathé-Baby -BnF.

Notice d’emploi du projecteur Pathé-Baby -BnF.

 

 

L’opérateur provoquant l’avance du film à la manivelle, il lui était loisible de varier le débit et de pratiquer des arrêts sur image, disposition nécessaire pour, entre autres, donner aux sous-titres le temps d’être lus. Dans notre cas, les quatre cartouches avaient dû être vidées et leur contenu, assemblé. Un scan du bout du rouleau confirmait l’hypothèse : le mot « fin » succède à un fondu au noir sur une religieuse en prière : Gracieuse en Marie-Angélique.

Photogramme final de Ramuntcho - Marie-Angélique - APLH

Photogramme final de Ramuntcho – Marie-Angélique – APLH

« La sensation même de la vie »

Ce Pathé-Baby est le digest du Ramuntcho achevé le 31 décembre 1918 pour le compte du prestigieux Film-d’Art – vingt-septième opus cinématographique de Jacques de Baroncelli, long de 1200m et de 40 minutes de projection. La version « baby » le réduit au quart. Mais il avait déjà fallu que l’auteur saisisse la justice pour que le racheteur respecte le métrage et les sous-titres d’origine.

Quand ce fer de lance du renouveau cinématographique – réalisateur du premier film français en couleurs – met fin à sa carrière en 1947, il aura réalisé 81 films dont 52 muets. Trente-six sont des adaptations (il préfère parler de « transpositions ») de romans. Il avait découvert le 7e art à peine trois ans plus tôt, presque par hasard, en voulant tuer le temps à la suite d’un rendez-vous manqué. On projetait La Tosca au cinéma L’Empire non loin des locaux du journal qui l’employait. Il s’aventure dans la salle obscure. C’est, selon ses mots, « le coup de foudre ».

J. de Baroncelli en 1924 - coll. part.

J. de Baroncelli en 1924 – coll. part.

« J’avais devant moi, sur un écran de quelques mètres, des êtres vivants, dont les visages, projetés en gros plan, traduisaient les émotions les plus secrètes, révélant, mieux que par la parole, les sentiments qui les animaient. J’avais devant moi des paysages, vivant eux aussi, où l’on sentait la vibration de l’air qui les enveloppait ».

Baroncelli, pétri de littérature et de théâtre, ignorait jusque-là, voire méprisait, tout comme son contemporain Louis Delluc, ce qui lui semblait un spectacle de foire. Leur conversion à tous deux se produit au moment où le nouvel art cherche ses lettres de noblesse et ses marques face à l’hégémonie californienne. Ils vont se jeter passionnément dans la réalisation. Le marquis, le premier, traverse même l’Atlantique pour enquêter sur les conditions de la production américaine.

Après avoir cherché à « divertir » dans le contexte de la guerre, Baroncelli adopte un style à la fois plus novateur et universel. Son Ramuntcho inaugure le cycle des « adaptations » majeures. Que Loti lui en fournisse la matière n’est pas fortuit. Non seulement le cinéaste se sait des affinités littéraires avec l’écrivain dont il partage la vision du monde et l’amour du Pays basque, mais, comme il l’explique, ses romans, ce sont autant de films : ils sont tout en images, en tableaux qui glissent et se succèdent, et on y parle peu (Comoedia du 28 février 1925).

Son Ramuntcho en fait assez bien la démonstration. En 1924, avec des moyens supérieurs, plus de soin et une autre inspiration, il signera un chef-d’œuvre du muet : Pêcheur d’Islande, où Charles Vanel incarne Yann Gaos.

En marge de l’avant-garde de son temps, le réalisateur expérimente une écriture et une esthétique généralement caractérisées comme « naturalistes », auxquelles s’essaie également Antoine, passé du théâtre au cinéma au même moment (1), et quelques autres. Le style de cette « nouvelle vague » repose sur le primat du décor naturel, du plein air, du mélange des acteurs professionnels et occasionnels ; il exige de ceux-ci le jeu le plus proche de la vie et le plus éloigné de la scène ; il marie le plan général pour le paysage et le gros plan pour les humains ; il utilise le montage rapide…

Mais le film, dans le contexte de l’époque, n’en reste pas moins une entreprise soumise à des exigences de rentabilité. Et Baroncelli, redevenu indépendant après son passage au Film-d’Art, s’y soumet peut-être trop facilement.

(1) Antoine avait créé la pièce Ramuntcho à l’Odéon en février 1908

 

 Bibliographie :

Bastide Bernard, Écrits sur le cinéma suivi de Mémoires de Jacques de Baroncelli, Institut Jean Vigo, 1996
Bastide Bernard et François Amy De La Bretèque, Jacques de Baroncelli, AFRHC, 2007

 

Ramuntcho en neuf à dix minutes

Principales scènes du Ramuntcho version Pathé-Baby

photogrammes RAMUNTCHO BARONCELLI plus économe-1Le village d’Etchezar

Ramuntcho s’en approche

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Gracieuse le rejoint. Ils évoquent leur projet de mariage et de départ pour l’Amérique après le service militaire

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photogrammes RAMUNTCHO BARONCELLI plus économe-2Contrebande sur la Bidassoa à laquelle participe Ramuntcho

Gracieuse et sa mère Dolorès à la Grand messe

Histoire de Franchita, qui est revenue au village avec Ramuntcho, son enfant naturel

Arrochkoa et Ramuntcho palabrent en attendant Gracieuse

Les mêmes pour une longue partie de pelote

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photogrammes RAMUNTCHO BARONCELLI plus économe-3

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Pendant ce temps, Franchita défie Dolorès

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photogrammes RAMUNTCHO BARONCELLI plus économe-4

Ramuntcho et Gracieuse : le baiser

Retour de Ramuntcho après 3 ans de service militaire

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Franchita malade

Gracieuse est entrée au couvent pour ne pas épouser l’homme choisi par sa mère

Arrochkoa explique à Ramuntcho que s’il était resté au pays, il l’aurait empêché. Il suggère à Ramuntcho de revoir Gracieuse et de la convaincre de le suivre

photogrammes RAMUNTCHO BARONCELLI plus économe-5

Mort de Franchita

Arrochkoa et Ramuntcho au couvent

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Gracieuse, toute à sa foi, refuse de suivre Ramuntcho

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photogrammes RAMUNTCHO BARONCELLI plus économe-6

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Adieux sans espoir et exil de Ramuntcho

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Ramuntcho : René Lorsay (Le Vigan 1898 – Paris 1922) –– mort à 24 ans, après le tournage d’Atlantide, de Jacques Feyder, où il tient le premier rôle

Gracieuse : Yvonne Anny

Arrochkoa (frère de Gracieuse) : Jacques Roussel (Paris 1901-1966), fils d’un peintre-graveur, second rôle – sa carrière commence avec Dom Quichotte en 1913, et culmine au temps du parlant.

Dolorès (mère de Gracieuse et d’Arrochkoa) : Jeanne Brindeau (Paris 1860-1946) – fille d’un pensionnaire de la comédie française.