PIERRE LOTI à VIRGINIE D’ABBADIE

UNE ÉTONNANTE CORRESPONDANCE

avec les explications de Guy Dugas

 

Cette correspondance inédite dévoile un aspect de la personnalité et de l’engagement de Pierre Loti méconnu en même temps qu’elle confirme la qualité des liens qui, de 1892 à 1901, ont attaché par la pensée et les sentiments, l’écrivain à la « vieille châtelaine » d’Abbadia.

À qui tient encore Loti pour un servant du colonialisme français et un affreux réactionnaire, les propos qu’on lira apportent une saisissante contradiction.

Pierre Loti à Virginie d’Abbadie[1], 1895

« Chère madame,[...]

Quand je reviendrai [à Hendaye], je vous apporterai le dossier du drame de mon vieux cheikh arabe, fils des nobles sultans de Bougie, – lettres et dépêches, y compris celles du duc d’Aumale qui, en dernier lieu, s’occupe sur ma prière de faire rendre à son fils ses immenses biens séquestrés. Le cheikh est mort misérablement il y a trois jours, chez d’humbles amis qui l’avaient recueilli, de braves « communards » qui l’avaient connu comme compagnons d’exil à Noumea. Il est mort sans avoir revu son fils ! La bêtise et la cruauté de notre Gouvernement sont insondables. Ces communards sublimes lui ont fait faire un service funèbre par l’Iman de l’ambassade turque. Puis nous nous sommes cotisés pour le mettre dans une bière de plomb, afin de pouvoir l’envoyer dormir là-bas, dans le marabout de ses ancêtres. J’ai donné pour ma part 300f., que nous partagerons si vous tenez toujours à vous associer à cette œuvre pieuse. Nous en recauserons à Hendaye. Je crois qu’il n’y aura besoin de rien de plus, car son fils arrive demain pour le chercher, avec un peu d’argent qu’on lui a donné à Constantine.

Mon Demetrio Zanini est connu à la poste de Barcelone tellement que je ne mets jamais d’autre adresse : lettres et livres lui parviennent. Son secrétaire m’avait bien dit une fois la rue, en ajoutant que c’était tout à fait inutile.

Je voudrais bien savoir où envoyer un mot à Brazza.

Profonds et affectueux respects. P. Loti » [fonds Loti de la Médiathèque d’Hendaye]

 

[1] 1838-1901, d’origine lyonnaise, épouse d’Antoine d’Abbadie propriétaire du domaine et du château Abbadia à Hendaye, qu’elle habite par intermittence. Loti lui a dédié Ramuntcho.

Loti en bédouin

Virginie d’Abbadie à Pierre Loti, 28 août 1895

 

« Pauvre Cheikh !.. quels regrets d’être arrivés trop tard, – cela lui aurait été doux d’être protégé par le duc d’Aumale et de recevoir des témoignages francais, autres que ceux de ses dévoués compagnons de détresse. Ce contraste entre l’idiotisme sauvage de nos gouvernans et la délicatesse des Communards stupéfie et donne un frisson de colère – et de peur !

Certes oui nous partagerons avec vous la petite charge funèbre.

J’écris de nouveau à Chambry pour le Démétrius – et je vous envoie de superbes tubéreuses, sure, archi-sure qu’elles vous feront plaisir pendant au moins une semaine !

C’est q.q. chose, cela ;

Bien à vous   V. d’Abbadie » [fonds Pierre Pierre Loti-Viaud]

 

Le brave cheikh et l’ami de Rochefort

 

Dans une lettre de juillet 1895 adressée à Pierre Loti, le critique et traducteur Jean Thorel rend compte d’une bien étrange visite faite à un « brave Cheikh »[1], de passage à Paris. Atteint d’un « énorme anthrax à la face, rendu dangereux par [son] état diabétique », cet homme mystérieux, recueilli par un certain « M. Mourot qui avait été son ami à Nouméa », demande instamment d’aller voir « l’ami de Rochefort ».

 

Aziz el Haddad

Aziz el Haddad

Quelques jours plus tard, Pierre Loti écrit à Virginie d’Abbadie : « Le cheikh est mort misérablement il y a trois jours, chez d’humbles amis qui l’avaient recueilli, de braves « communards » qui l’avaient connu comme compagnons d’exil à Nouméa. Il est mort sans avoir revu son fils ! »

D’une lettre l’autre, voilà le décor planté : un Cheikh, ami de l’écrivain rochefortais est venu mourir à Paris, chez celui qui fut vingt ans plus tôt son compagnon de déportation en Nouvelle-Calédonie. Pour comprendre ce drame, il faut donc remonter bien avant, au moment où la petite histoire de ces deux personnages croise la Grande Histoire. Ainsi faisant, nous comprendrons le rôle de Pierre Loti dans cette affaire.

Mais auparavant, faisons connaissance avec les personnages : le brave communard porte un nom, Mourot – sur qui le Maitron nous en dit davantage : Charles Eugène Mourot (1848-1909), journaliste sulfureux, ancien secrétaire d’Henri Rochefort avec qui il est arrêté après la Commune et condamné à la déportation.

Ce mystérieux cheikh, c’est Aziz El Haddad (1840-1895), caïd des Amounas, chevalier de la Légion d’honneur, condamné lui aussi à la déportation lors du procès de Constantine (mars-avril 1873) pour avoir levé le Djihad en Kabylie, deux ans plus tôt, aux côtés de la famille Mokrani et au nom de la zaouia Ramanya dont il est l’un des responsables. Comme si cette condamnation ne suffisait pas, les biens de la familles El-Haddad sont placés sous séquestres, comme d’usage – et sans jugement – en contexte colonial, leurs terres sont confisquées et redistribuées à des colons ou à des indigènes moins suspects d’obstruction à l’action de la France et – mesure inique – leurs enfants sont éloignés du foyer et placés d’autorité en internat (ou devrais-je dire plus brièvement « internés » ?) au lycée français d’Alger.

Mais Pierre Loti, que vient-il faire dans cette galère, lui qui ne semble s’être intéressé de près ni à la Commune ni à la révolte en Kabylie ?

Il se trouve qu’entrele 16 et le 19 mai 1891, à bord du « Formidable » qui fait escale en rade de Bougie, l’un des enfants d’Aziz, Salah el-Haddad, obtient une entrevue sinon de Pierre Loti, du moins du lieutenant de vaisseau Julien Viaud, afin de faire part des malheurs de la famille à celui que, de Tanger à Istanbul on nomme « l’ami des musulmans ».

Le Journal de Loti reste muet sur cet épisode, mais une lettre de Salah, du 23 mai 1891, est très explicite quant à l’objet de la rencontre : après s’être « vant[é] avec raison de l’heureuse connaissance qu’ [il a] eu l’honneur de faire de votre personne à bord du « Formidable » à Bougie, d’abord comme lieutenant de vaisseau et aujourd’hui comme Académicien »[2], le jeune homme – il a alors 26 ans et a pu quitter le lycée français et regagner sa Kabylie natale en 1884 pour prendre en charge sa famille – enchaîne :

« Votre appui peut m’être d’un grand secours pour mon infortuné père et ma malheureuse famille. Je viens donc, Monsieur Viaud, vous prier de bien vouloir accepter l’expression sincère des félicitations et des sentiments d’affection que vient vous adresser le fils du Cheikh Aziz B. Cheikh, exilé depuis 21 ans pour raison politique (1871). Veuillez, Monsieur, selon votre bienveillante promesse, vous intéresser à ma situation dont vous avez bien voulu écouter naguère à Bougie avec attention les plus intimes détails ». Et il signe fièrement : « Salah Ben Cheikh Aziz, ex-élève du lycée d’Alger »

Entretemps, son père, après s’être évadé de Nouvelle Calédonie (1er avril 1881), a pu gagner l’Australie, puis l’Egypte, enfin le Royaume saoudien où il se marie avec une jeune Ethiopienne qui lui donne au moins trois enfants, l’aîné étant le petit Saddok, né vers 1885, dont Thorel note la présence à ses côtés à Paris. De Djeddah et La Mecque où il s’est fixé, il ne cesse de donner des gages au gouvernement français et à celui de la Colonie afin de tenter d’être amnistié, plusieurs parmi ses camarades de déportation l’ayant été, à commencer par Eugène Mourot, amnistié dès 1881 comme l’ensemble des Communards, et rentré à Paris en 1884.

De l’entrevue initiale entre Salah et Loti s’ensuit une abondante correspondance et une aide constante, jusqu’à l’épisode ici narré par Thorel à Loti, puis par Loti à Mme d’Abbadie. Entre 1891 et 1895 Loti a tenté plusieurs interventions en faveur de la famille auprès de Ministres, députés ou Gouverneurs généraux de l’Algérie. À chaque fois, il semble avoir échoué.

Début 1895 est enfin votée une loi d’amnistie en faveur des révoltés de Kabylie ; Aziz el-Haddad va pouvoir rentrer au pays, avec sa « famille saoudienne »… Salah voudrait aller le chercher à La Mecque, à défaut l’accueillir à Marseille. À nouveau Loti intervient, mais l’administration française n’est guère pressée de voir revenir un chef tribal et spirituel dont elle continue à se méfier, bien que la Kabylie ait été « pacifiée » depuis. C’est donc seul – et malade – que le cheikh débarque à Marseille, d’où il gagne Paris en juillet.

Là, il est accueilli dans les conditions qu’indique Thorel dans sa lettre : il semblerait qu’il soit resté près d’un mois chez Mourot où il décède le 22 août 1895 (ce qui permet donc de dater du 25 août la lettre de Loti à Virginie d’Abbadie).

C’est encore Loti qui, constituant une cagnotte avec l’aide du sénateur Isaac et du Duc d’Aumale, s’occupera du rapatriement de la « famille saoudienne » d’Aziz en Algérie (2 filles et leur mère étaient restées en Arabie), ainsi que du rapatriement de sa dépouille, le 8 septembre s’il faut en croire un télégramme de Salah à Loti.

Inhumation non pas en Kabylie et aux frais de l’État, comme l’espérait sa famille (à cause d’une nouvelle obstruction de « notre République opportunarde », dénoncera L’Intransigeant du 1er octobre 1895), mais aux frais des amis sollicités et à Constantine où il sera discrètement inhumé au côté de son père Si Mohand Ameziane… avant que les deux dépouilles puissent être transférées dans leur village natal en 2009 – soit plus d’un siècle plus tard !

Mais en rester là de l’histoire du « brave cheikh » et de « l’ami de Rochefort» serait négliger plus de vingt ans de sollicitude prolongée et bien d’autres actions bienveillantes de Pierre Loti envers la famille el-Haddad. Dans une lettre du 1er août 1918 – soit près de trente ans après leur seule et unique rencontre – Salah remercie Loti de lui avoir permis d’être nommé adjoint indigène[3] d’un douar de la commune mixte de Lambèse :

« C’est grâce à votre haute intervention que j’ai pu arriver à retourner auprès de mes enfants abandonnés à Lambèse depuis septembre 1916. MM. Barthou et Thomson ont bien voulu sur votre demande faire des démarches auprès de M. Le Gouverneur général pour le prier de me nommer adjoint indigène dans le douar précité. »

 

En somme, bien au-delà des deux lettres que nous sommes supposés présenter, quelles conclusions tirer de ce récit quant à l’attitude de Loti ?

1- On connaissait ses sympathies pour le monde arabe et musulman ; cette fidélité de près de trente ans à une famille d’indigènes, si elle ne constitue pas une surprise, constitue une preuve supplémentaire d’une attention fidèle et dépourvue de tout intérêt ou opportunisme aux dominés, aux opprimés.
2- Mais cette affaire confirme aussi combien Loti répugne à l’engagement politique, à la remise en cause de la hiérarchie, à la contestation ouverte des pouvoirs, préférant jouer discrètement de son prestige et de ses relations.

 

Néanmoins ses réactions en disent long sur sa prise de conscience à l’égard de la situation franco-algérienne et de son évolution au cours des deux dernières décennies du XIXème siècle, que tous les historiens s’accordent pour considérer comme un tournant majeur de la politique coloniale de la France, la manière dont fut réprimée la révolte kabyle de 1871 étant symptomatique de la prééminence que vont prendre progressivement l’administration civile et surtout le pouvoir des colons sur les militaires qui ont jusqu’alors administré la colonie.

Si sa lettre à Virginie d’Abbadie, qui suit immédiatement la mort du Cheikh ne fustige encore que « la bêtise et la cruauté [insondables] de notre Gouvernement », il se montre plus sévère deux ans plus tard dans une longue lettre à Ernest Daudet dénonçant la stupidité d’un régime colonial aux mains de fonctionnaires sans ambition ni compétences – on sait dans quel mépris il tenait ces petits fonctionnaires ronds de cuir. Enfin dans une lettre beaucoup plus tardive à Célestin Jonnard, se prévalant sans doute d’une plus grande proximité, il explose littéralement :

« Nous avons en Algérie quantité de fonctionnaires subalternes dont les procédés envers les Arabes nous font inutilement haïr. »[4]

Guy DUGAS, Lunel

 

[1] Dans l’AFN, le titre de cheikh désigne un chef de village ou de tribu, ainsi qu’un chef de tariqa, ou confrérie religieuse.

[2] Ce qui dénote sa parfaite connaissance de l’actualité métropolitaine, Julien Viaud, élu à l’Académie française le 21 mai, n’ayant lui-même appris la chose que lors de l’escale du « Formidable » à Alger.

[3] Autre dénomination pour caïd.

[4] Sans doute écrite peu de temps avant la rencontre dont parle Salah dans sa lettre du 1er août 1918, elle daterait plutôt de début aout 1895.

 

Jean Thorel [1] à Pierre Loti, Colombes, dimanche [juillet 1895]*

 

[*] « Juillet » est la date portée au crayon sur la lettre. Celle-ci est plus vraisemblablement du Dimanche 4 aout 1895.

Loti en cheikh[...] Ma seconde dépêche vous a dit l’essentiel sur ce brave cheikh. Un M. Mourot qui avait été son ami à Nouméa (probablement un ancien communard) ayant appris sa présence à Paris par une première note de l’Intransigeant il y a quelques jours, a cherché et trouvé son adresse, et est arrivé le soir vendredi après-midi, alors qu’on désespérait tout à fait de le sauver. Le sénateur Isaac et le patron de l’hôtel avaient voulu le faire entrer à l’hôpital Beaujon, (dans une chambre à part), mais il a refusé absolument d’y aller, en disant, paraît-il, ((d’après) le patron de l’hôtel qui m’a rapporté ça) « moi mourir ici, ou moi guérir, et aller voir l’ami à Rochefort. » C’est alors que survint M. Mourot, qui lui propose donc de suite de le faire transporter chez lui. Le cheikh lui fit jurer qu’on ne le menait pas à l’hôpital, et il accepta. Ils le font soigner par le meilleur médecin de leur quartier, qui l’a opéré ce matin d’énormes anthrax à la face, rendu dangereux par l’état diabétique du sujet. L’opération a très bien réussi, la fièvre tombe, et le médecin espère que dans quelques jours il sera presque guéri, si le vilain diabète ne s’en mêle pas. Et puis il est soigné d’une façon vraiment touchante par madame et mademoiselle Mourot. Il en pleurait presque en me le disant tout à l’heure.

Il m’a pris la main et l’a mise sur son cœur, en me disant « vous dire merci bonjour Loti ».

L’adresse de M. Mourot (absent depuis hier pour quelques jours) est 47 Bd Ménilmontant. Le cheikh est au 45, dans une grande chambre, louée à son nom pour deux mois. Les Mourot sont évidemment des gens pauvres. Je crois que le M. Mourot a dû être (ou est peut-être encore) journaliste dans des journaux ultra.

L’avis du cheikh est qu’on ne renouvelle pas pour le moment les demandes pour son fils. Le petit garçon qui est avec lui est aussi son fils. En plus : un domestique arabe.

Votre

Jean Thorel » [fonds Jacques Pierre Loti-Viaud]

 

[1] Alias Raymond Bouthors (1859-1916), homme de lettres, critique et dramaturge ; ami de Loti depuis 1892, il lui sert de temps à autre de secrétaire.