De l’ombre à la lumière

MODE D’EMPLOI

 

Ombre de Loti photographiant Edmond en pleine action - © Musées de Rochefort (détail)

Ombre de Loti photographiant Edmond en pleine action – © Musées de Rochefort (détail)

 

Le déclic s’est produit tandis que nous préparions, avec Jacques Battesti du Musée Basque et de l’histoire de Bayonne, l’exposition « Pierre Loti photographe au Pays basque ». Sur quatre clichés réalisés par l’écrivain au fronton de la plage – son lieu de prédilection à Hendaye – l’ombre de l’opérateur apparait si délibérément qu’elle semble être sa signature.

Jusque-là, on croyait qu’il avait utilisé l’appareil portatif le plus en vogue en cette fin du XIXe siècle, le Détective, une petite boite qu’il fallait tenir à deux mains au niveau du ventre ou de la poitrine pour viser à travers un miroir fixe.

Fontarrabie, années 1890 - Loti et ses amis à un balcon de la Calle Major. L’un d’eux (Olivier d’Elva ?) photographie avec un Détective. © Coll. part.

Fontarrabie, années 1890 – Loti et ses amis à un balcon de la Calle Major. L’un d’eux (Olivier d’Elva ?) photographie avec un Détective. © Coll. part.

 

Or l’ombre montre très nettement que la visée se fait à la hauteur des yeux. Un seul appareil en France en 1894 permettait cette position : la photo-jumelle. Inventée par l’ingénieur Jules Carpentier deux ans auparavant, elle se distingue par sa maniabilité, sa discrétion (on la confondrait avec une paire de jumelles), sa robustesse. C’est avec elle que Gervais-Courtellemont, au péril de sa vie, photographie la Mecque et en présente à ses lecteurs, en assemblant plusieurs clichés, un panorama tout à fait inédit. Nul doute que les conseils de ce « reporter » avant l’heure, attaché d’amitié à Loti en raison de leur amour commun pour l’Algérie et l’Orient, ont porté.

La photo-jumelle Carpentier dans son étui remis en état par Xabi, cordonnier à Hendaye. ©JLM et les suivantes

La photo-jumelle Carpentier dans son étui remis en état par Xabi, cordonnier à Hendaye. ©JLM et les suivantes

 

Nous venons d’acquérir une photo-jumelle Carpentier n°2, à peu près identique à celle qu’a manipulée l’auteur de Ramuntcho. L’approximation est de rigueur car, de construction quasi-artisanale, l’engin, dont toutes les pièces sont numérotées, connait des évolutions et des adaptations constantes. Il n’existe à ce jour aucune facture, aucun témoignage indiquant très précisément le modèle dont Loti s’est servi pour immortaliser le Pays basque.

Le photographe Abel Bourgeois à Anglet, ( Abel Bourgeois Photographie (abel-bourgeois.com) ) passionné par les origines de l’art qu’il pratique, a redonné une nouvelle santé à cet objet vieux de près de 130 ans. Celui-ci est prêt à resservir.

2 La PJ sortie de sa sacoche

Il se présente sous la forme d’une boite en bois recouvert de cuir de 20,5 cm de largeur, 8 cm de hauteur et 16,5 cm de profondeur. À l’avant, deux optiques : l’une, fixe, sert à la visée. L’autre, dédiée à la prise de vue, comporte un diaphragme, réglable par rotation d’un anneau. Correspondant à « l’ouverture », il permet d’adapter l’appareil aux conditions d’éclairage.

3 La PJ

L’objectif à gauche est le viseur. Le bouton en haut à sa droite est le déclencheur. Le poussoir au centre permet l’armement de l’obturateur. L’objectif de gauche (avec son diaphragme mi-fermé) est pour la prise de vue.

L’objectif à gauche est le viseur. Le bouton en haut à sa droite est le déclencheur. Le poussoir au centre permet l’armement de l’obturateur. L’objectif de gauche (avec son diaphragme mi-fermé) est pour la prise de vue.

 

Un bouton, près du viseur, déclenche l’obturateur quand il est armé – ce qui arrive après qu’on pousse vers la gauche le levier de la glissière, au centre. Il y a une position qui escamote le rideau de l’obturateur et conditionne la pose B (longue durée). En ce cas, un dispositif est prévu en dessous pour fixer l’appareil à un trépied. La vitesse d’obturation, unique, est le 60e de seconde.

5 La PJ côté opérateur

A l’arrière, la moitié gauche est recouverte d’une trappe verrouillée par une petite patte de laiton.

6 Magasin pour les plaques et la tirette qui les manoeuvre

Derrière se trouve le magasin destiné à accueillir les négatifs. Plaques de verre aminci de 6,5 par 9 cm enduites de gélatino-bromure d’argent d’une sensibilité équivalente à 25 ASA, elles sont conditionnées en chargeur de 18 exemplaires.

Deux lames d’acier les maintiennent en faisant ressort. La tirette, à droite, entraine le négatif impressionné dans la partie droite, puis, repoussée, le fait passer en tête du magasin, libérant la place au négatif suivant. Ainsi de suite.

Le trou est celui par lequel on vise. Il ne s’ouvre que si l’obturateur est armé. Un verre rouge (inactinique) le protège en sorte que le négatif, au cours de son déplacement, ne puisse prendre le jour.

La parallaxe est faible et le cadrage peut atteindre une assez grande précision. L’objectif de prise de vue est l’équivalent d’un 50 mm réflex (24×36).

Ce qui apparait dans le viseur

Ce qui apparait dans le viseur

Ce qui apparait sur la plaque de verre.

Ce qui apparait sur la plaque de verre.

 

Le grand inconvénient de la photo-jumelle Carpentier réside dans la complication et la fragilité de son système de chargement. Il faut introduire et retirer le magasin de plaques sèches dans le noir d’un manchon ou sous lumière inactinique. Et il arrive que la tirette n’entraine pas le négatif impressionné, provoquant alors des superpositions involontaires.

Dépourvu de compteur de vues, la photo-jumelle exige de l’opérateur une vigilance particulière. Le négatif engagé a-t-il ou non déjà servi ? Pour éviter les mécomptes, autant utiliser dans une même séance la totalité du magasin. C’est sans doute ce qui explique les photographies « en rafale » du fronton de la plage où Loti prend et se fait prendre ou de Samuel, son fils, sur les genoux de son ordonnance ami Edmond Gueffier (14 clichés retrouvés) ou de ses matelots dans le jardin de Bakharetchea… Ce qui explique aussi les quelques clichés superposés que renferme la belle collection des Musées de la ville de Rochefort, dont l’auteur a dû garder les plus curieux ou les plus poétiques.

Jean-Baptiste et Edmond sortant de la Bidassoa, au pied de la tour, et un autre personnage en chemise, se superposant. © Musées de Rochefort

Jean-Baptiste et Edmond sortant de la Bidassoa, au pied de la tour, et un autre personnage en chemise, se superposant. © Musées de Rochefort

 

(à suivre)…