CHEZ LOTI à HENDAYE (suite)

PIERRE LOTI CHEZ RAMUNTCHO

Par Raymond Ritter

Le Figaro du 6 septembre 1930

Bnf Gallica

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« 

C’est tout au bas de la vieille petite cité frontière d’Hendaye que se trouve la modeste villa où, en 1891, le hasard (1) fit entrer Pierre Loti, qui venait d’être nommé commandant du stationnaire français de la Bidassoa le Javelot. Près des débris d’un ancien fort, elle est bâtie sur des terrasses soutenues du côté de la baie, par trois tourelles, d’où la vue est magnifique sur la montagneuse côte espagnole et sur la pittoresque Fontarabie, encore enserrée dans ses remparts croulants.

Lorsque Loti s’y installa, Hendaye était un lieu perdu et presque ignoré. Le poète de Madame Chrysanthème (2) n’avait alors qu’un désir : sortir au plus vite de cette thébaïde. Peu à peu cependant, il éprouva le charme puissant du pays basque. Et lui qui avait traîné son inquiétude et fait s’épancher son génie sur les terres et sur les mers les plus belles du monde, il eut désormais, avec Rochefort, à Hendaye, l’un de ses deux ports d’attache. Dans sa mort même, il semble qu’il ait voulu manifester un égal amour au sol de ses ancêtres et au site basque qu’il avait élu. Deux ans avant sa fin, on le sait, dans le jardin de la Maison des Aïeules, en l’île d’Oléron, il avait marqué d’une pierre toute simple portant le nom qu’il avait illustré, la place où, entre un myrte et un palmier, il avait décidé de reposer. Mais, on le lui avait prédit (3), il fermerait les yeux dans sa villa d’Hendaye. Il obéit à son destin et, grâce à une trêve que sa maladie lui accorda, le 5 juin il gagna le pays basque. A peine y était-il depuis vingt-quatre heures que son mal le reprit, et après une longue mais douce agonie, il expira le dimanche 10 juin.

coll. part.

coll. part.

J’ai revu, il y a peu de jours, « Bakhar Etchea », la petite maison d’Hendaye. Le fils du maître, M. Samuel Loti-Viaud, veille pieusement à ce que rien n’y soit changé. Il m’a conduit à travers le singulier jardin, large, sans doute, d’une quinzaine de mètres, mais qui évoque le mystère infini des forêts équatoriales. Une phrase de Ramuntcho, dépeignant le jardin de Gracieuse Detcharry, s’applique parfaitement à cette étrange retraite : « II y avait là un beau laurier-rose de pleine terre, étendant son feuillage méridional et puis des yuccas, un palmier et les touffes énormes de ces hortensias, qui deviennent géants ici, dans ce pays d’ombre, sous ce tiède climat enveloppé si souvent de nuages ». Pour me livrer passage, mon hôte doit écarter de la main les pousses rebelles. Avec une nuance de regret, il me dit : « Je devrai bientôt faire élaguer ces branchages, un peu, juste dans la mesure où ce sera indispensable, car j’entends que tout demeure ici tel que mon père l’a laissé ». Juste sentiment. Ces arbustes et ces fleurs sont une partie de ce qui, de Pierre. Loti, reste vivant. Et c’est avec respect que, moi aussi, je pénètre dans cette végétation où se prolonge un rêve, une âme.

L’intérieur de la villa est sans faste aucun. Dans l’une des étroites pièces, un tableau représentant la magnifique salle arabe des tombeaux, dans la maison de Rochefort, fait naître dans ma pensée une comparaison qui s’achève en contraste. « Ne voyez ici, me fait alors remarquer M. Loti-Viaud, qu’une maison longtemps louée par mon père à son propriétaire, le docteur Durruty (4). C‘est seulement vers la fin de sa vie que Pierre Loti l’a achetée (5). D’ailleurs, il aimait l’existence simple. Ah ! personne de moins « homme de lettres » que lui. Je me demande comment il pouvait écrire sur sa minuscule table de Rochefort. Et vous n’ignorez pas que, là-bas, sa chambre était une petite cellule, blanchie à la chaux, et où il couchait sur un lit de camp ».

« Ne vous étonnez donc pas du décor banal de ce logis. Mon père s’en contentait parfaitement et, aussi souvent qu’il le pouvait, il venait à Hendaye. Il y a travaillé à tous les livres qu’il a publiés durant ses trente dernières années ».

La Vie parisienne du 1er janvier 1898 – BnF Gallica

La Vie parisienne du 1er janvier 1898 – BnF Gallica

Où se retirait-il pour écrire ?

̶  « Oh un peu partout. Dans le salon où nous nous trouvons et d’où l’on découvre si bien la baie, Irun, Fontarabie et le Jaïzquibel. Dans la pièce du premier étage ouverte sur la terrasse qui s’étend au-dessus de nos têtes. Dans la plus grande des tourelles que baigne la haute mer. De même, il a changé plusieurs fois de chambre pour habiter enfin, au deuxième, celle où il est mort » 

».

[… la suite porte sur la conception et l’écriture du roman Ramuntcho]


(1)    Pas vraiment. Le lieutenant de vaisseau a « intrigué » pour obtenir ce commandement

(2)    Roman tiré de son séjour à Nagasaki et paru avec grand succès en décembre 1887

(3)    La voyante et chiromancienne Mme Fraya, à une fête de charité organisée à Sachino (commune de Bidart) par la reine Nathalie de Serbie, le 31 aout 1902

(4)    Les propriétaires en étaient la famille Dantin, Marie Dolorès née Borel, son fils Lucien, représentant ses intérêts, et sa fille Berthe, mariée en octobre 1890 au Dr Durruty

(5)    Le 12 aout 1903, soit vingt ans avant sa mort !

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À la une du Figaro du 29 aout 1911

Hors Paris

anonyme (1)

« 

Rencontré sur la plage d’Hendaye un vieux pêcheur tout triste.

Le vieux pêcheur regarde les villas toutes neuves, l’hôtel tout neuf dont s’est couverte, depuis un an, la jolie péninsule qui ferme sur la mer, de sa boucle d’or pâle, l’embouchure de la Bidassoa. Le Parisien aime à se renseigner. Il interroge le vieux pêcheur « Qui a fait construire ceci ? Et cela ! ». Et il s’extasie devant un tel essor de fortune. Le vieux pêcheur hausse les épaules.

« Trop d’étrangers, dit-il. Aussi, on n’est plus ici chez soi. Et déjà, il y en a qui se sauvent. Tenez, Pierre n’est pas venu, cette année ».

Et d’un geste désolé, il désigne, dans la baie, une tourelle rouillée, à demi perdue sous les arbres et les massifs. C’est la maison de Loti. Loti, là-bas, c’est leur enfant gâté, à tous et ils l’aiment tant, qu’il n’a plus pour eux qu’un prénom. Ce n’est pas Loti : c’est « Pierre ». Pierre a boudé, cet été. Trop de maisons neuves sur sa plage ! Reviendra-t-il l’an prochain ? C’est la question que se posent, avec un peu d’angoisse, les Hendayais.

 ».


(1)    écrit par Gaston Mauberger, secrétaire de Pierre Loti – Alain Quella-Villéger, Dans l’intimité de Pierre Loti (1903-1923), Le croît-vif, 2003